Richard Bergeron. 1997. Vivre au risque des nouvelles religions. Montréal: Médiaspaul, 265 p.



Le christianisme quelque peu essouflé de la société québécoise dite «séculière» cohabite, depuis quelques années, avec une variété de nouveaux groupes religieux. Richard Bergeron, fondateur du Centre d'Information sur les Nouvelles Religions (C.I.N.R.), propose dans ce livre plusieurs pistes de réflexion sur les nouvelles religions au Québec (première partie, p. 15-156) et leur confrontation avec les milieux chrétiens (deuxième partie, p. 157-226). L'appendice (p. 227-265) est consacré à une discussion du concept «occidental» de réincarnation, en rapport avec la foi chrétienne. L'ouvrage compile ainsi des articles et des conférences signés par R. Bergeron au fil des ans.

Bien que le pluralisme religieux soit une condition récente dans l'histoire du Québec (p. 8), la cohabitation du christianisme avec d'autres formes de religion - ici, en effet, les nouveaux groupes sont présentés sous leur «dimension religieuse» (p. 12), et non pas en regard de leurs supposés «abus» - se fait depuis les premiers balbutiements de la chrétienté. Vivre au risque des nouvelles religions présente deux grandes catégories de nouveaux groupes religieux, catégories qui servent de repères dans toutes les analyses. L'auteur distingue, dans l'introduction (p. 7-13), les groupes de foi biblique («sectes») qui «se situent dans la sphère du christianisme et proposent une voie spirituelle centrée sur la Bible» (p.10) des groupes de connaissance absolue («gnoses») qui «offrent une voie spirituelle axée sur l'intériorité et l'expérience de conscience.» (p. 11) Dans une optique plus pastorale, le pluralisme peut être considéré comme une «interpellation» (p. 13) de la foi, c'est-à-dire comme une question qui devra permettre une foi encore plus juste. Cette perspective se retrouve davantage dans la deuxième partie et dans l'appendice de l'ouvrage.

La première partie comporte cinq chapitres, visant d'abord à définir l'accueil réservé par les Québécois aux nouvelles religions, puis à répondre à certaines inquiétudes par rapport aux nouvelles religions.

Le premier chapitre, intitulé «La réception québécoise des nouvelles religions» (p. 19-42), présente les deux types globaux de réception qui ont été appliqués aux groupes et aux sectes et qui relèvent ou bien des groupes anti-sectes d'inspiration séculière, ou bien des groupes contre-sectes qui sont majoritairement d'orientation chrétienne fondamentaliste. L'auteur aborde la réception québécoise sous trois angles: d'abord la «réception savante» (p. 20) des milieux universitaires, puis la «réception populaire» (p. 27) dont le point de vue est véhiculé par les médias, et enfin la «réception organisée» (p. 29) dont les figures de proue sont le C.I.N.R., Info-Secte, le Centre de documentation sur les sectes et les religions, le Centre de consultation sur les nouvelles religions et le Centre info-ressources des ex-témoins de Jéhovah. En général, la réception des nouvelles religions au Québec semble très mauvaise: les médias font scandale des abus des sectes et les mouvements dans la foulée d'Info-Secte tentent de prévenir l'adhésion aux nouveaux groupes, tandis que d'autres, comme le C.I.N.R., privilégieraient plutôt une approche compréhensive. L'auteur propose, en guise de solution, le développement de la sympathie et de la tolérance afin de devenir un bon «citoyen pluraliste» (p. 41).

Le chapitre deux («Le Nouvel-Âge au Québec», p. 43-66) présente l'origine du mouvement et son développement au Québec, de même que sa réception par les milieux chrétiens. Le Nouvel-Âge, «produit importé des États-Unis» (p. 44), a d'abord été popularisé là-bas par Marilyn Ferguson, Shirley MacLaine, les groupes Essalen et les psychologies humanistes et transpersonnelles. Au Québec, Jacques Languirand et Placide Gaboury ont grandement contribué à populariser ce mouvement, bien que tous deux s'en soient dissociés par la suite à un certain degré. De façon plus globale, trois réseaux de diffusion véhiculent le Nouvel-Âge au Québec (p. 52): la culture, les produits et les techniques, qui amènent «au coeur de l'expérience nouvel-âgiste, celle-ci étant la saisie du divin en soi et la découverte de l'unité de l'univers par la transformation de la conscience.» (p. 53) En somme, la majorité des gens utilisent certains produits ou techniques, sans pour autant adhérer à la mentalité du Nouvel-Âge. Les milieux chrétiens ont pour leur part accueilli ce mouvement selon l'un des trois modèles suivants (p. 54): apologétique, syncrétiste ou dialogal.

Le troisième chapitre («Une menace à la famille? Une nouvelle manche d'un vieux duel», p. 67-102) débute la série des inquiétudes auxquelles tente de répondre R. Bergeron. Son objectif principal consiste à «montrer que la tension entre les familles et les nouvelles religions n'est qu'une illustration particulière d'une dynamique conflictuelle qui existe entre la religion et la famille, plus spécifiquement dans le christianisme.» (p. 67) L'auteur présente les deux types de conversion (p. 81) qui correspondent aux groupes de foi bilique et aux groupes de connaissance absolue, afin d'analyser leur niveau de pénétration au sein de la dynamique familiale. La conversion au christianisme est abordée par le biais de textes biliques (p. 84). Une fois ces problèmes présentés, une «démarche d'intégration psycho-spirituelle» (p. 95) est proposée par l'auteur, afin d'aider les familles à vivre la conversion de l'un des leurs: «Ce qu'on est appelé à accepter ce n'est pas le groupe religieux, mais l'adepte lui-même devenu différent.» (p. 99)

Une autre inquiétude répandue à propos des nouvelles religions («Une menace à l'intelligence? Un conflit de rationalités», p. 103-128) fait l'objet du quatrième chapitre. «La question est la suivante: au nom de quelle normalité théorique, les mouvements de lutte contre les sectes peuvent-ils dénoncer les nouvelles religions?» (p. 104) L'auteur tente de situer les nouveaux groupes religieux par rapport à l'effondrement des idéaux modernes, plus particulièrement par rapport à l'idéal de la Raison omnipotente. Alors que les «groupes dualistes fondamentalistes» (p. 108) cherchent à retrouver un christianisme pur et originel non corrompu par la raison, les «groupes monistes syncrétistes» (p. 113) prônent une connaissance qui relève davantage de la communion que de l'objectivation. R. Bergeron note cependant que presque tous les groupes de connaissance absolue ont recours à une forme ou une autre de la science pour justifier leurs prétentions. Entre la «dictature fondamentaliste de la foi» et la «servitude de la magie» (p. 128), la raison doit trouver à se loger.

Cette première partie se clôt sur une discussion des répercussions sociales et politiques des nouvelles religions («Une menace à la société? L'état doit-il légiférer?», p. 129-156). L'auteur cite quelques rapports produits en France et en Ontario, sur le rôle que l'État doit tenir dans la «gestion» des nouveaux phénomènes religieux. En général, ces rapports n'encouragent aucunement l'ingérance de l'État dans les affaires religieuses. Mais alors, qui doit s'occuper du domaine religieux (p. 141)? L'auteur rejette le seul critère du «vécu» pour déterminer ce qui est bon; il croit plutôt qu'il est possible de trouver une «autorégulation dans le dialogue» (p. 145). Cela ne peut toutefois se produire «que si chaque religion reconnaît son historicité.» (p. 147) Un autre critère pertinent déterminant la «valeur» d'une religion se trouverait dans sa volonté et sa capacité d'humanisation. (p. 149) Le seul rôle que l'État puisse jouer se situe, en définitive, dans l'éducation critique: par ce biais, il respecte et protège à la fois le citoyen.

La seconde partie du livre, au ton beaucoup plus pastoral et théologique, «s'applique à dégager quelques exemples d'interpellations réciproques entre le christianisme et les nouvelles religions.» (p. 160) Il s'agit là, en effet, d'une tout autre optique que celle qui est présentée au début de l'ouvrage.

Le sixième chapitre («L'Église face à la secte biblique», p. 161-184) veut expliquer les positions respectives de l'Église et des groupes de foi biblique, leurs différends et quelques pistes de solution. Après avoir élaboré les «protestation[s] des groupes de foi biblique» (p. 162), l'auteur pose à son tour, au nom de sa foi, quelques questions concernant les pratiques ou les dogmes de ces sectes - notamment en ce qui concerne l'élitisme (p. 175), le séparatisme religieux (p. 177) et l'«esprit de croisade» (p. 182). Pour R. Bergeron, la seule solution consiste pour l'Église à se «laisser interpeller» (p. 184).

Le chapitre sept («De la peur à l'espérance dans les groupes de foi biblique», p. 185-200) analyse le thème de la peur sous-jacent à la vision eschatologique de certaines sectes. «En isolant le pôle eschatologique du pôle sacramentel, les groupes de foi biblique sombrent dans l'eschatologisme et l'utopisme, s'arrachent à l'emprise de l'histoire et s'isolent de la réalité cosmique.» (p. 193) Ce chapitre marque à vrai dire une certaine coupure dans le ton de l'auteur: ayant manifesté une ouverture d'esprit et une profondeur d'analyse remarquables dans la première partie de l'ouvrage, sans toutefois verser dans l'acceptation inconditionnelle, il exprime ici des propos beaucoup plus durs (et presque... apologétiques!) à l'égard des sectes et de leurs adeptes: «Le message d'espérance des groupes de foi biblique est articulé dans un discours préthéologique univoque destiné à la culture des gens simples.» (p. 198) Peut-être l'auteur oublie-t-il que plusieurs ministres des petites Églises «de foi biblique» fréquentent les milieux théologiques universitaires dont lui-même est issu? Ce type de propos, qui se retrouve aussi dans l'appendice, discrédite malheureusement les prétentions au dialogue exprimées tout au long de l'ouvrage.

Le huitième chapitre («Les nouvelles religions: quel défi pastoral?», p. 201-218), moins vindicatif que le précédent et que l'appendice, tient compte du phénomène de sécularisation et des critiques des nouveaux groupes religieux pour fonder une pastorale adaptée à la société québécoise d'aujourd'hui. Les pistes proposées passent par l'éducation au «discernement spirituel» (p. 206) à travers une emprise plus critique des chrétiens sur leur foi, l'action sociale comme médiatrice du désir (p. 213) et, enfin, la pleine réalisation de l'individu à travers la foi (p. 215-217).

La conclusion (p. 219-226) reprend un texte de l'auteur qui résume bien l'ensemble de l'ouvrage en nuançant ou en refusant la plupart des propos tenus par les groupes anti-sectes ou contre-sectes. R. Bergeron n'adhère pas (et cela est bien raisonnable) à l'idée selon laquelle les religions se laissent étudier «objectivement». Il prône un «dialogue de foi à foi» (p. 225) qui, dans l'ensemble, n'a pas nui du tout à l'intelligence de son ouvrage.

L'appendice, intitulé «Réincarnation et foi chrétienne» (p. 227-265), constitue un texte étonnant sous plusieurs aspects. L'auteur croit que le dossier de la réincarnation est «mal instruit» (p. 230); afin d'y jeter quelque lumière, il présente d'abord l'idée occidentale de la réincarnation (p. 231) pour ensuite discuter du modèle hindou (p. 232), du modèle bouddhique (p. 234) et du modèle grec (p. 236). Comme la plupart des occidentaux non spécialistes des religions orientales, R. Bergeron n'échappe pas à certaines simplifications grossières lorsqu'il discute des modèles orientaux, notamment en ce qui a trait au concept de karma ou à celui d'illusion bouddhique. Son aperçu demeure cependant assez clair pour permettre une comparaison entre les différents modèles et avec la vision chrétienne. À la question «Un chrétien peut-il croire en la réincarnation?» (p. 241), l'auteur amène une réponse presque catégoriquement négative. L'on voit poindre encore une fois, quelques pages plus loin, des relents d'extrémisme puriste: «La foi chrétienne est souvent viciée par une masse de scories et séduite par les attraits d'un syncrétisme malvenu.» (p. 243) De plus, l'affirmation de l'auteur concernant la volonté des théories réincarnationnistes de réduire ou de nier la mort ne rappelle-t-elle pas certains propos qui ont été tenus par des intellectuels envers toutes les religions? (p. 240, 260, 262) Ce «blâme de foi à foi», pour dénaturer les termes de l'auteur, dénote une certaine incohérence par rapport à la définition du religieux. Quelle religion n'est pas, au même titre que les théories de la réincarnation, une «assurance-survie» (p. 260)?

Globalement, Vivre au risque des nouvelles religions constitue un ouvrage très bien documenté, qui porte son nom à merveille: risque, d'abord, de s'ouvrir au dialogue avec les nouvelles religions, mais également risque de se cantonner dans une position de supériorité bien fragile. Le tour d'horizon du nouveau paysage religieux québécois offert par R. Bergeron est une lecture profitable pour qui désire se documenter sur la réception et l'évolution des nouvelles religions. Les points de vue de la société séculière et de l'Église catholique y sont présentés de façon claire et relativement exhaustive.


Eve Paquette
Université du Québec à Montréal

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