Nicole Bouchard. 1997. Quand une femme devient mère. Montréal: Fides, 231 p.



Avec la publication de la thèse de doctorat de Nicole Bouchard, intitulée Quand une femme devient mère, la maison Fides lance une collection de «Perspectives de théologie pratique». Je vois là un signe des temps. Investir dans la diffusion d'ouvrages théologiques aptes à illustrer une prise en compte attentive, accueillante et éclairée des réalités de notre époque, et présenter divers points de vue sur des pratiques religieuses, pastorales, sociales et culturelles clame haut et fort que la théologie qui se fait ici - et le Québec est bien loin à ce chapitre de faire bande à part - est bel et bien sortie de la tour d'ivoire où quelques esprits élitistes aimaient l'enfermer pour assurer, croyaient-ils, leur prestige et celui de leur science. Cette médaille avait un revers: la majorité des gens s'autorisaient de ce fait pour se méfier des gardiens de la tour et de leur discipline, ou pire encore, pour s'en désintéresser tout à fait.

Nicole Bouchard est théologienne, elle est mère aussi, et c'est à partir de sa propre expérience et de celle de d'autres jeunes femmes qu'elle a choisi de réfléchir théologiquement sur la maternité. On l'a déjà compris, la théologie pratique s'incarne - jamais le mot n'aura été employé à meilleur escient - dans l'expérience du sujet. S'exercer à la théologie pratique c'est investir son effort dans une démarche inductive, et non pas dans une construction déductive élaborée à partir de théories abstraites qui, idéalement, doivent en venir à dégager un sens pour le commun des fidèles, après avoir été savamment proposées à leur adhésion dans la foi.

Ce sont les femmes qui, dans divers domaines de la connaissance, ont popularisé le récit de vie comme matériau privilégié pour l'élaboration de leurs recherches savantes. Freud, bien sûr, avait largement utilisé les confidences reçues dans son expérience de psychanalyste pour présenter au grand public les tenants et aboutissants de ses théories. Mais la théologie n'est pas la psychanalyse, et il faut encore aujourd'hui faire preuve de courage pour élaborer une thèse doctorale en théologie à partir d'histoires de la vie des femmes, fussent-elles des histoires de maternité. C'étaient habituellement des clercs célibataires qui dissertaient doctement sur la maternité. Les femmes n'avaient qu'à en assumer les responsabilités et à se taire.

On comprendra que pour recueillir un matériau suffisant et pertinent à l'élaboration d'une thèse fondée sur quatre récits biographiques et sur un journal de bord autobiographique, il faut avoir élaboré avec soin son questionnaire, et l'avoir articulé autour de quelques grands thèmes en sorte que le récit ne s'égare pas dans toutes les directions. Nicole Bouchard avait axé le sien sur «le vécu de la grossesse», «le vécu de l'accouchement» et des «premiers mois avec l'enfant». Elle a après coup regretté de n'avoir pas abordé avec ses interviewées la question du choix du nom de l'enfant dont la portée symbolique peut être si grande, comme plusieurs récits, bibliques entre autres, se plaisent à le souligner tout au long de l'histoire.

Nicole Bouchard a su me faire plonger au coeur de l'expérience de Sylvie, Laura, Josée et Isabelle (des noms fictifs), mais c'est certainement par son récit autobiographique que j'ai été le plus captivée, puisque c'est à partir de lui que l'auteure élabore ses deux modèles de la relation qui se développe, selon elle, entre mère et enfant durant la grossesse et après l'accouchement. Le premier modèle est qualifié de «relation parasitaire», caractérisée par un attachement immodéré de la mère à l'enfant et qui se noue dans un climat de conflit très précoce. Le second modèle est celui de «la relation placentaire». Selon ce point de vue, le placenta, sans lequel «il ne pourrait y avoir gestation», permet à la mère d'accueillir sans rejet la différence génétique de l'enfant, dont 50% du patrimoine provient des gènes paternels (p. 79). Cette capacité de la femme de recevoir la différence pour faire naître la vie, sans avoir elle-même à en mourir, peut constituer à elle seule un lieu de réflexion théologique! Dans le «modèle placentaire», on voit s'exprimer surtout la terrible ambivalence que vit chaque femme enceinte, chaque accouchée. Un sentiment de puissance et un désir de possession et de fusion à nul autre pareil, mais en même temps l'expérience d'un envahissement de son propre territoire intérieur qui va jusqu'à l'insoutenable paradoxe donnant à croire que la possession de l'autre n'est possible que si l'on ne s'appartient plus soi-même, d'où le climat de conflit intime qui rejaillira forcément dans le rapport qui s'établira avec l'enfant après sa naissance.

Dans le «modèle placentaire», «le recours à cette instance tierce qu'est le placenta, au coeur de la relation duelle entre la mère et le foetus, représente le passage d'une relation spéculaire et duelle qui n'a pas d'autre issue que la mort de l'autre, à une régulation des échanges entre des sujets désormais capables de mutualité» (p. 81).

Les récits de vie ne constituent que la première partie de la thèse de Nicole Bouchard. La deuxième intitulée «Sous le souffle de l'Écriture» constitue «l'entrée dans le champ de l'interprétation théologique» (p. 103). L'auteure veut «rendre force aux symboles religieux chrétiens qui parlent de la genèse des humains et de l'expérience des commencements» (p. 103). Le «modèle placentaire», on s'en souvient, mettait l'accent sur la mutualité dans la relation entre mère et foetus. C'est sur la richesse de la relation de mutualité femme et homme que s'appuiera le travail d'interprétation de la tradition. Et c'est à des passages de la Genèse, (Gn 2, 4b-3,24) que l'auteure applique sa grille d'analyse où elle cherche à démontrer que, selon ces récits, l'humanité tend «à se penser et se construire dans l'horizon des modes relationnel placentaire et relationnel parasitaire» (p. 127-128). L'auteur du texte biblique a, de toute évidence, élaboré son histoire sans ce savant appareil. Madame Bouchard semble elle-même en convenir dans une note (p. 128, note 39); elle est consciente qu'elle soumet un texte porteur de d'autres intentions à une grille de lecture qui a avant tout pour fonction d'étayer sa thèse. Mais l'exercice n'en demeure pas moins fort intéressant.

Quand elle aborde le Second Testament, Nicole Bouchard relit les premiers chapitres de Luc et de Matthieu (Lc 1, 26-38 et Mt 1, 1-25) qui relatent la conception et la naissance de Jésus, et les relie à son «modèle placentaire» en s'appuyant sur l'annonce faite à Marie par Gabriel dans Luc, et sur la généalogie de Jésus telle qu'elle est présentée dans Matthieu. C'est à une lecture psychanalytique de ces textes que nous sommes conviés, et l'auteure manifeste beaucoup d'astuce pour nous convaincre qu'ils peuvent illustrer sa thèse. En Marie se jouerait une lutte intime entre le désir de possession exclusive de l'enfant et l'ouverture à l'autre, à l'époux que Gabriel ignore si totalement (Lc 1, 28-38 et Mt 1, 1-25). Pour Joseph, la tentation est tout autre: accaparer symboliquement l'enfant en l'appelant du nom prophétique d'Emmanuel qui le situe tout entier dans la lignée davidique, la sienne (Is 7, 18). S'il l'appelle plutôt Jésus c'est pour obéir à l'ordre de l'Ange du Seigneur et reconnaître en l'enfant le fils de Marie et du Souffle de Dieu. À travers ces deux épisodes s'instaurerait la mutualité entre l'homme et la femme: la dyade mère-enfant céderait le pas à la dyade père-mère. La démonstration ne convaincra pas tout le monde, mais elle est astucieuse. Toutes les finesses rédactionnelles observées et analysées dans les récits de l'enfance ont traditionnellement été interprétées plutôt comme étayant la thèse de la conception virginale du Fils de Dieu. Dans la troisième partie de sa thèse, intitulée «Fusions des horizons d'interprétation», Nicole Bouchard consacre ses efforts à présenter une perspective qui intègre les récits de vie et la relecture engagée des genèses du Premier et du Second Testament, où elle accorde une large place à la psychanalyse. La qualité de la langue contribue à accentuer le caractère poétique, métissé de culture psychanalytique, de cette partie de la thèse et de sa conclusion. Dans une lettre de l'enfant qui vient de naître à ses parents, les thèmes de la liberté et de la quête de mutualité, qui semblent bien au coeur de la démarche de la féministe chrétienne qu'est Nicole Bouchard, reviennent en force. Les couples inféconds exigent maintenant de la science qu'elle en fasse des parents à tout prix. L'auteure se penche brièvement sur les enjeux liés à ce désir d'enfant souvent perçu maintenant comme un droit à l'enfant. Elle ajoute à cela des réflexions sur des approches pastorales pour l'accompagnement des couples et la préparation du baptême.

Lisez ce livre à la fois savant et accessible, écrit dans un style souvent élégant et qui n'abuse pas du jargon technique: toutes vos idées reçues sur le «théologiquement correct» en matière de maternité et de relations entre femmes et hommes pourraient en être changées. Nicole Bouchard plaide bien la cause d'une théologie incarnée.

Après avoir parcouru cet ouvrage, qui osera dire que la théologie, après avoir été si longuement et si longtemps écrite au masculin singulier, n'avait pas tout à gagner à se penser et à se dire aussi au féminin pluriel? De l'héritage des clercs, des femmes de tous milieux et états de vie cherchent à dégager un projet capable d'incarner l'espérance chrétienne à l'orée du troisième millénaire. Il me plaît de saluer le courage de leur nécessaire et courageuse entreprise.


Marie Gratton
Université de Sherbrooke

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