Cazenave Michel. 1997. Jung, l'expérience intérieure. Monaco: Éd. du Rocher.



Voici une étude totalement originale d'un auteur qui connaît le mieux, le plus profondément, l'oeuvre du Sage de Küsnacht. Livre consacré à «l'expérience intérieure» du maître, c'est-à-dire bien sûr aux images que Jung produit soit mentalement (rêves, obsessions, visions...) soit matériellement dans la pierre, le bois, son cadre de vie, etc. Une sorte d'étude «bachelardienne» - où ce sont les «images qui, seules, rendent compte des images» - de l'imaginaire en acte de C.G. Jung. Et qui pour se faire s'environne des belles photographies de Flora Boboli.

Trop souvent l'on a accusé la «psychologie des profondeurs» de n'être qu'un «psychologisme». Ici l'on nous prouve l'inverse: l'émergence du psychisme profond est celle d'une «expérience intérieure» qui, finalement, - selon le mot de Meister Eckhart - est l'épiphanie du «royaume de Dieu». Et les grandes images qui revendiquent cette dignité sont bien celles que révèle l'analyse méditante: l'Enfant, Puer Aeternus, le Vieillard, la Mère... la Mère Vierge et Sagesse, quatrième personne (si l'on peut dire!!) d'une Sainte Trinité, quaternion accompli qui se projette dans tant de mandalas dessinés ou sculptés. Mais aussi ces grandes Images forment le pays natal, le cocon tissé où peut se conforter «psyché». La maison de Küsnacht, sa bibliothèque, ses vitraux où filtre la lueur du lac de Zürich, mais surtout Bollingen, l'autre demeure, construite par les mains de l'analyste, ses célèbres «tours», sa loggia, son puits, ses sculptures gravées dans le schiste dur du pays. Et là encore le lac, le lac qui vient lécher de ses vaguelettes les lauzes des murs du jardin. En revoyant ces images tant dans la description de Cazenave que dans les photos «japonaises» de Flora Boboli, je ne peux retenir mon émotion en moi où vivent les consonances de ces rudes roches, de ces murmures de ressacs, vécues - pendant 25 étés... - dans cet autre et semblable haut lieu jungien qu'était le site d'Eranos à Ascona, en Tessin, érigé, aménagé avec ferveur par Olga Fröbe-Kapteyn; c'est là où je me liais d'amitié avec les fidèles du Maître: Aniella Jaffé, James Hillman, Marie-Louise von Franz. Lac et rochers, «eau et montagnes» - ainsi les Chinois nomment la peinture de paysage - où se marient en une conjonctio opositorum le Yang et le Yin constitutifs de toute réalité.

N'est-ce pas ce que chante toute la vie de Jung, toute son «expérience», et cela non pas de façon abstraite, mais dans toutes ses manifestations «synchroniques» de l'Unus Mundus, dans tout son alchimique «ouvrage». Pas la foi, mais un savoir complet, une gnose où l'orare soit du laborare même. Lauzes gravées, pierres natives de sculptures, «tours» répétées, bois de chauffe coupé à la hache, douce lumière des lampes à pétrole. Confort monacal qui refuse les commodités qui risquent de masquer la «pierre brute». Enfin, lac obsédant en ses capricieuses fidélités, et finalement simple tombe de pierre encore, dans le petit cimetière campagnard. En écho l'urne de pierre d'Eranos où gisent les cendres d'Olga: genio ignoto loci... C'est cette théosophie en actes où se vérifient les résonances de Maître Eckhart, de la Shékinah, de Basilide, d'Epimènide ou d'Abaris... L'on doit saluer l'innovation «épistémologique» de ce livre qui montre une fois encore non seulement comment la psyché est bien d'abord ce theatrum imaginationis, mais encore comment ces images oeuvrées, mises en oeuvre, édifient une théosophie par delà les querelles vaines des théologies et réconcilient en un religiosus fondamental les soi-disant polythéismes et monothéismes, en un «système» - au sens scientifique du mot! - où l'ombre a besoin de la lumière pour s'identifier, où la lumière a besoin de l'ombre pour projeter sa puissance. Ce livre magistral, qui nous montre comment se construit l'intérieur du moi et de l'autre, le soi, est indispensable à toute recherche qui veut surplomber le simple catalogue des images.


Gilbert Durand
Université de Grenoble

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