Denis Crouzet. 1994. La nuit de la Saint-Barthélémy. Un rêve perdu de la Renaissance. Paris: Fayard, 657 p.



Le fil des événements de la Saint-Barthélémy n'est plus guère objet de controverses. L'épisode commence à l'été 1572 avec l'arrivée à Paris d'une grande partie de la noblesse huguenote, à l'occasion des noces de Marguerite (soeur du roi Charles IX) et d'Henri, roi de Navarre. Les noces sont célébrées le 18 août. Le 22 août, un tueur blesse l'amiral de Coligny, le plus en vue des chefs protestants. Charles IX se rend à son chevet et lui promet que justice sera faite. Les indices incriminent le parti du duc de Guise, qui a des raisons de poursuivre une vendetta nobiliaire contre Coligny. Les huguenots clament haut leur demande de justice. La soirée du 23, Charles IX change de conduite et ordonne le massacre d'une cinquantaine de chefs de guerre protestants (thèse de la «préméditation courte» du «premier massacre»). Ce massacre politique (qui se limite au minimum nécessaire pour le salut de l'État) dérape dès l'aube du 24: la populace parisienne suit des «meneurs» qui proclament que Dieu et le roi ordonnent que tous les hérétiques soient mis à mort. C'est le début de trois jours de massacres (le «deuxième massacre») dans les rues et les maisons. En un premier temps, le roi veut arrêter ce débordement. Il n'y parvient pas. Quant la tuerie ralentit (faute de victimes), le roi revendique que tout s'est fait selon ses ordres, vu que les huguenots étaient en train de conspirer contre la couronne; il ajoute que justice étant faite, les massacres doivent cesser - et, cette fois, obtient obéissance.

Michel Crouzet renouvelle l'historiographie de cette crise (et soulève des problèmes épistémologiques qui devraient retenir l'attention de tous les historiens) en plaçant trois dossiers précis devant ses lecteurs.

I. La nature des sources. Les sources catholiques immédiates parlent d'un «événement sans histoire». Le plaisir ressenti devant la purification de la capitale (et, par la suite, on l'espère, du royaume) fait que les plumes célèbrent une merveille et remercient Dieu. Rendre gloire à Dieu pour cet événement interrompt le récit, écarte tout souci narratif. Les sources protestantes sont soit des anecdotes de survivants (qui disent ce qu'ils ont vu dans leur rue, mais ne voient pas l'événement), soit un réquisitoire contre les responsables (la reine-mère, Catherine de Médicis, et son fils le roi: thèse de la «préméditation longue»). Eux aussi passent vite à l'adoration des décrets de la Providence et louent la constance des martyrs jusque dans l'épreuve que Dieu leur envoie. Ils dédramatisent la nuit du 24 puisqu'ils y voient une réitération biblique. (Le temps de la violence de Dieu est source d'espérance, car il est à la veille d'une restauration des saints.) Les réformés diffusent ainsi une «histoire sans événement». Catholiques et protestants s'accordent pour situer la violence hors de la durée historique; personne ne réussit à en faire un objet spécifique de récit.

2. Crouzet montre que Catherine et Charles baignent dans une idéologie politique de type néoplatonicien. Depuis l'Édit de pacification de Saint-Germain (1570), le roi et sa mère poursuivent une oeuvre de concorde. En soignant des «amitiés» dans les deux partis (le roi faisant de Coligny son «ami», la reine et son autre fils tenant des conciliabules avec les Guise), la monarchie fait bel et bien oeuvre de préméditation, mais prémédite l'inclusion. Avec le temps, croit-on, les simulacres feront effet, les haines s'apaiseront. La monarchie sème donc l'incertitude dans les deux partis pour mieux les contrôler. Chacun des adversaires sera attiré par le savant langage royal dans l'harmonie que veut la cour. Des effets magiques d'union des contraires sont attendus du mariage entre le Béarnais huguenot et la fille de France. La dissimulation royale se veut oeuvre de pacification. Ainsi tout est masque à la cour où coexistent catholiques et protestants. Évoquer des affronts reçus dans le passé ou d'amicaux services rendus, parler de l'avenir pour se dire bienveillant ou laisser transparaître quelque menace, tout cela n'est que jeu social, manipulation, dans le présent. Tout ce que disent et écrivent les acteurs est conjoncturel.

L'historien ne peut donc rejoindre aucun des acteurs. Est-ce que les réformés n'auraient pas été suffisamment humbles en suppliant le roi de châtier les meurtriers de l'amiral? Auraient-ils braqué le roi en laissant entendre qu'ils prendraient les armes au cas où justice ne serait pas faite? (Crouzet adhère à la thèse commune selon laquelle il n'y avait pas ombre de complot protestant contre Charles IX, mais avance que le roi ne se trompait pas entièrement en se méfiant des huguenots: depuis deux ou trois ans, une aile de la réforme française travaillait activement à la désacralisation de la monarchie. Je n'irai pas jusqu'à dire que les protestants méritaient d'être massacrés, mais je ne nierai pas qu'ils mettaient du sable plus que de l'huile dans les rouages de la monarchie.) Dans la culture politique des derniers Valois, le pouvoir appartient aux fictions. Comment donc ne pas sourire des historiens positivistes qui prétendent savoir qui a déclenché quoi, ou de ceux qui placent toute la duplicité politique hors de France, pour lesquels seule la reine florentine était machiavélique.

3. Tous les humains, depuis le roi jusqu'à la lie de la capitale, sont travaillés par des rêves, habités par un imaginaire lourd d'événements virtuels qui ne semblent qu'attendre l'occasion de devenir réels. Il n'est pas d'action politique qui ne soit structurée par ces imaginaires. Les catholiques parisiens, nerveux à l'arrivée de nombreux huguenots, attendent un roi de violence, capable de faire l'oeuvre de Dieu en entreprenant de vraies vengeances bibliques, pour purifier un monde qui a atteint l'extrême de la souillure. Dieu va se faire justice et l'autorité temporelle doit s'écarter - ou se faire l'instrument de Dieu. Il n'y a pas de droit de l'homme qui puisse faire obstacle au droit de Dieu. Chaque tueur est donc en situation d'être un possédé de Dieu. L'invasion panique et l'hallucination collective sont possibles parce que la violence est religieusement attendue. (Les huguenots ne se défendent guère, car ils ont leur type d'attente religieuse de la violence.) Et le roi accepte la responsabilité de tueries qu'il n'a pas voulues (et qu'il voulait prévenir par une exécution savamment calculée) parce qu'il s'est attribué un rôle d'amour: un autre rêve prend la relève au moment où il perd son rêve néoplatonicien: il se sacrifie pour les péchés et la vie de son peuple. Sa bonne renommée est perdue, mais il sauve la paix; le paroxysme s'apaise et un reste de huguenots survit dans les provinces. Chacun des acteurs entre ainsi dans la crise avec un capital de mémoire, un bagage d'images, qui lui fournit devant l'événement «une logique de l'imprévisible».

Il n'y a rien d'original à dire que la violence est une rupture absolue du travail de la raison. Le livre de Crouzet nous permet de prendre mesure de son caractère inénarrable. Il déclencha de nombreux débats. Ceux qui veulent juger peuvent toujours amener Charles et Catherine au banc des accusés, mais, avec l'éclairage de Crouzet, ces derniers y font moins mauvaise figure. L'utilité de la notion d'«événements virtuels» fut vivement contestée. Il faut admettre que dans ce livre le poids des mentalités collectives se fait menaçant. Pour souligner la fertilité de l'approche de Crouzet, je me bornerai à faire quelques observations à saveur contemporaine.

1. Nos diplomates et nos militaires étaient-ils avertis des problèmes auxquels devraient faire face les casques bleus envoyés pour maintenir la paix en ex-Yougoslavie? Peut-on envoyer des boy-scouts sur un théâtre sanglant d'illusions meurtrières en escomptant qu'ils y resteront purs et en ressortiront vivants?

2. Le juridisme rationaliste réagit devant la shoah en définissant les crimes contre l'humanité, en cherchant les criminels et en sanctionnant leurs crimes. Ce qui est juste. Mais ce n'est pas en tentant d'aller au fond des Eichmann ou des Touvier que l'on a fait le tour du problème. Où en sommes-nous dans la recherche des événements virtuels qui irriguaient et irriguent notre culture?

3. Le rêve québécois d'un référendum parfaitement policé et le rêve canadien d'une question parfaitement claire sont des utopies rationalistes. La bulle ne va-t-elle pas disparaître tôt ou tard devant quelque coup d'épingle légèrement passionnel? Ce qui va déchaîner les accusations d'irrationalité, le sentiment que ceux d'en face sont en train de perdre le contrôle d'eux-mêmes... «Il n'est pas d'histoire qui ne soit la réalisation d'un désir» (p. 514).


Michel Despland
Université Concordia

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