Stephen Jay Gould. 1997. Questioning the Millennium. A Rationalist's Guide to a Precisely Arbitrary Countdown. New York: Harmony Book.


Stephen Jay Gould, dont l'aisance à disserter avec brio et simplicité sur tous les sujets demeure déconcertante, vient de nous offrir le fruit de ses réflexions sur le millénaire à nos portes et sur les inclinations apocalyptiques de plusieurs de nos contemporains. Après nous avoir servi deux leçons d'humilité, d'abord dans Wonderful Life (1989) où il démontre que l'espèce humaine est le produit d'une série d'aléas parfois fort anciens, puis avec Full House (1996) où il maintient que notre espèce n'est pas non plus le mode de vie dominant sur terre, Gould nous convie à un nouvel examen de conscience, portant cette fois sur nos calendriers arbitraires et sur notre tendance à y faire entrer le salut du monde.

Difficile de prétendre qu'un auteur aussi versatile puisse empiéter ici sur un terrain qui n'est pas le sien. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il traite d'un phénomène qui relève davantage des sciences humaines. Mais il ne convient pas, même en pleine ère post-sokalienne, de s'en inquiéter outre mesure. L'essai doit plutôt être rangé parmi les nombreuses contributions de Gould aux efforts des sceptiques américains (d'ailleurs, la revue américaine Skeptic [vol.5, no.3, 1997] en a publié de larges extraits), et Dieu sait que ces derniers ne sont pas au bout de leurs peines!

Quant à la question des millénarismes ou des messianismes, anthropologues et historiens (Worsley, Pereira de Queiroz, Balandier, Guiart, Cohn, Desroche, Dupront, Lanternari... la liste est longue) n'ont nullement à rougir. L'essai de Gould ne vise pas une explication complète du phénomène. Tout au plus nous suggère-t-il qu'une sorte de transition entre deux «stratégies mentales» doit avoir contribué à cette attente du «millennium» pour l'an 2000. (Dans ce livre, Gould nous explique aussi pourquoi millennium prend deux «n»!) La première de ces stratégies consiste à tout classifier, en particulier à l'aide de dichotomies. Nos perceptions respectives du temps (linéaire et cyclique) et du changement (graduel et soudain) sont ancrées depuis belle lurette dans nos caboches et nous ont permis d'ordonner l'histoire humaine tout en conservant un certain espoir, en l'occurrence celui d'une intervention divine qui, à la fin d'un cycle déterminé, viendra purifier le monde. La seconde stratégie renvoie à notre fascination pour les régularités numériques et à notre sempiternel besoin de leur assigner une signification profonde. À cet égard, le chiffre 1000 semble exercer un attrait particulier dans beaucoup de cultures. En résumé, Gould ne souhaite nullement se prononcer sur les conditions économiques ou sociales qui, à certains moments, peuvent engendrer une fureur millénariste. Il les évoque parfois. Mais son propos demeure celui d'un spécialiste de l'histoire de la vie et fait plutôt appel à l'évolution du cerveau humain. Évidemment, l'explication peut sembler simple, un peu trop peut-être, mais ne devrait pas nous faire sourciller outre mesure. Faut-il rappeler que la recherche de déterminismes stricts, même culturels, dans l'explication du comportement humain n'a jamais mené très loin? Les recherches en sciences humaines peuvent plutôt profiter des modestes intuitions gouldiennes sur le millénarisme.

Questioning the Millennium comporte trois parties parsemées d'anecdotes. Il est donc difficile de présenter ici autre chose que des faits saillants. Dans la première partie, Gould retrace quelques-unes des étapes qui, dans l'histoire chrétienne, ont conduit de l'idée du millennium - c'est-à-dire d'un règne du Christ d'une durée de mille ans - à une date de tombée située au tournant d'un millénaire. Rappelons cependant que les présomptions relatives à une quelconque date - dans Matthieu (16,24), Jésus promet le Royaume du vivant de quelques-uns de ses auditeurs - ne se sont jamais fait attendre et que des mouvements messianiques (du moins, ceux reliés à la seconde venue du Christ) sont attestés très tôt dans l'ère chrétienne. Le modèle n'a d'ailleurs guère changé depuis et au moins un élément demeure constant: l'erreur sur le jour précis de la fin du monde. Au cours de l'histoire, bien des moments ont été avancés en dehors de l'an 1000 ou de l'an 2000. Mais avec le temps, ces nombres bien ronds ont acquis un certain prestige parmi les promoteurs de l'apocalypse et Gould nous dit pourquoi.

L'association de l'idée d'une durée (mille ans) et de celle de son avènement (le passage d'un millénaire) tient d'abord à une analogie tirée de la seconde lettre de Pierre (3,8): «pour le Seigneur, un jour est comme mille ans et mille ans sont comme un jour». Une seconde analogie est ensuite intervenue. Si Dieu a créé le monde en six jours et s'est reposé au septième, peut-on escompter l'arrivée du millennium à la fin du sixième millénaire de l'histoire humaine? Si tel était le cas, l'on n'a qu'à connaître le temps écoulé depuis la création. Beaucoup se sont penchés sur la question, mais nul n'a connu autant de succès que le prélat anglican d'Irlande James Ussher (1580-1656). On se souviendra que ses savants calculs l'avaient mené au 23 octobre 4004 av. J.-C. Donc, en tenant compte que l'année zéro n'a jamais figuré aux calendriers, le 23 octobre 1997 aurait dû, en principe, correspondre à la seconde venue du Christ. Dommage pour Gould. À ce moment, il corrigeait les épreuves de son livre.

La deuxième partie de l'essai reprend, en le modifiant un peu, un texte déjà paru dans Dinosaur in a Haystack (1995). Gould y discute du moment précis où l'on doit célébrer l'arrivée du nouveau millénaire. Le débat est déjà fort ancien puisque le litige est le même que celui qui concerne le passage d'un siècle à l'autre. Puisque Denys le Petit, qui au sixième siècle introduisit l'usage de compter les années à partir de la naissance du Christ, ne nous a pas concédé une année zéro, la rigueur arithmétique et la passion pour les beaux chiffres ronds ont eu tout le loisir de s'affronter. Aux siècles passés, les médias étaient largement contrôlés par les élites cultivées qui imposaient le 1er janvier 1901, 1801, etc. comme début du nouveau siècle. Or aujourd'hui, ce n'est plus tout à fait le cas et la culture populaire semble avoir son mot à dire sur le projet. Gould conclut pourtant ce chapitre avec une suggestion fort sage pour tous ceux qu'incommodent de telles querelles. Accordons, s'il le faut, 99 années au premier siècle et ne dépensons pas notre énergie dans de vaines entreprises.

Un peu moins homogène que les précédentes, mais tout de même traversée d'une certaine inspiration, la troisième partie de l'essai insiste avant tout sur les règles qui régissent les principaux calendriers humains. Puisque la journée terrestre, la lunaison et l'année solaire évoluent de telle façon qu'aucune des trois n'offre un multiple entier de l'une ou l'autre - dans le cas contraire, les intellectuels n'auraient pas à débattre de problèmes de calendriers -, il a bien fallu songer à des solutions. Or ces solutions ne peuvent qu'être arbitraires. Si le calendrier chrétien est tributaire d'une primauté accordée à l'année solaire (excepté pour Pâques), d'autres ont privilégié les cycles lunaires. Mais peu importe l'option, dans tous les cas où l'on a privilégié l'harmonie entre les cycles naturels et l'année officielle, des calculs relativement complexes et des corrections ponctuelles ont dû être envisagés. Rappelons, par exemple, que la réforme grégorienne ajoute un jour par année à tous les quatre ans, retranche une de ces années bissextiles lors de tous les changements de siècle, mais la restaure une fois tous les 400 ans. Ainsi, contrairement à ceux et celles qui ont vécu avant nous un changement de siècle, nous profiterons d'un 29 février en l'an 2000. Gould nous conseille d'en faire bon usage.

On aura compris que ce livre ne représente nullement l'une des plus grandes contributions gouldiennes à l'avancement des sciences. Le sous-titre, qu'on traduira de façon approximative par «guide rationaliste pour un compte à rebours précisément arbitraire», rend davantage justice à cet essai. Celui-ci s'adresse à un public averti, soucieux d'avoir à la main une synthèse rapide et intelligente des questions entourant ce qui pourrait devenir bientôt un beau dérapage collectif. Ne boudons pas ce plaisir, d'autant plus que le lyrisme «rationnel» est toujours au rendez-vous et que les quatre dernières lignes ont quelque chose de touchant, à condition bien sûr que l'on n'aborde pas le bouquin par la fin!


Guy Gibeau
Cégep de Saint-Laurent

Sommaire des recensions / Page d'accueil