Pascal Hachet. 1997. Le mensonge indispensable, du trauma social au mythe. Paris: Belles Lettres.



Nous connaissions bien Pascal Hachet, ce psychologue très ouvert aux problèmes de société et de culture. Voici qu'il nous présente ici une tentative supplémentaire pour assurer la liaison entre la psychanalyse - la notion de «trauma» en témoigne - et la genèse du social manifestée en ce qu'il y a de plus profond: le mythe. Le tout couvert par un titre provocant: Le Mensonge indispensable, qui fera frémir les vertuistes bien-pensants; et Dieu sait s'il y a de tels vertuistes dans l'intelligentsia française prête à de vertueuses nuits de cristal et à de purificateurs autodafés! Soyez rassurées âmes «bien-pensantes», «le mythe ne ment pas par vice»! L'auteur veut dire tout simplement que la pérennité ou du moins les manifestations de «longue durée» du récit mythique présentent une réalité autre que les vérités - si éphémères par nature - des sciences et des épistémologies. Le mythe «nécessairement mensonger», affirme Hachet, signifie simplement que son énoncé, jamais vérifié parce que jamais vérifiable, est sempiternellement présent au tréfonds de tout discours, de tout sermo, de tout raisonnement. Certes notre auteur prend la notion de mythe dans un sens très large: c'est ainsi que sont «évoqués», à côté d'une trentaine de mythes nominaux (tels qu'Arthur, Énée, Faust, Narcisse, etc.) une quarantaine de montages sans nom précis, mais gardant une prégnance symbolique forte et surtout une absence de preuve justificative (tel que «droit chemin», «familiaux», «personnel de l'écrivain», «saisons déréglées», etc.). Ainsi le psychologue mythicien dispose d'une collecte d'environ 50 à 60 récits mythophores. Nous n'allons pas entrer ici dans le détail des huit chapitres de ce livre. Nous voudrions simplement les grouper autour des idées fortes que Pascal Hachet dégage de ses investigations.

D'abord, avec une maîtrise incontestable - digne de mon vieil ami Henri Ellenberger - dans les deux premiers chapitres, l'auteur dégage les facteurs exogènes (c'est-à-dire ne provenant pas uniquement de l'organe psychique et ses avatars) qui émergent progressivement, de Marcuse ou Mélanie Klein, des critiques - quelquefois sans appel! - d'anthropologues tels Caillois, Eliade, Bastide ou Lévi-Strauss, à ceux qui (avec Jung, Lacan, Bettelheim, etc., et surtout avec la quatrième étape d'une intégration réciproque du mythe dans l'expérience vécue, avec Cottle, Newburger, Torok, Nicolaï Abraham et Tisseron) sortent le mythe du ghetto strictement pathologique et réintègrent sa fonction dans le comportement sain et normal de la pensée. Avec ces derniers - en s'éloignant de plus en plus du freudisme stricto sensu - Pascal Hachet opte décidément pour la valeur heuristique des facteurs exogènes du mythe.

Ayant définitivement exorcisé l'étroitesse de la théorie endopsychique du mythe, dès le chapitre III notre mythanalyste dresse une sorte de catalogue des traumas exogènes susceptibles de déclencher le mythe comme processus «indispensable» de défense. Traumas qui - je retrouve ici une hypothèse qui m'est chère depuis longtemps! - commencent universellement avec les «mensonges» (assertions sans preuves) de l'eschatologie et des mythes de «l'Au-delà», et se pluralisent par tous les «traumas extraordinaires» (catastrophes naturelles, guerres, paix humiliantes, acculturations de toutes sortes, etc.) que produisent les aléas de toute vie en groupe, en société. Certes ces énumérations nous semblent un peu rapides, et on peut le regretter: j'aurais aimé une analyse plus tenace du «mythe de Clovis» et surtout du «mythe républicain» (comme le nomme Hachet), qui, selon moi, naît avant Valmy et se maintient vaille que vaille depuis un bicentenaire à travers cinq républiques, quatre dictatures (Robespierre, Napoléon, Badinguet, Pétain) et deux ou trois monarchies... Entre Clovis et Valmy avait place Jeanne d'Arc. Toutefois s'en dégage fermement une idée maîtresse - à laquelle je suis particulièrement sensible! -: c'est que l'effet mythogène de ces traumas perdure. Le mythe n'est pas réponse instantanée et éphémère, il imprègne plusieurs générations, il est transgénérationnel. C'est ce que j'avais moi-même repéré dans la notion, plus générale que l'application mythique, de «bassin sémantique» dont Hachet critique un peu la durée de 150/180 ans que je lui confère. Il est vrai que les «traumas» sociaux n'attendent pas, hélas, un siècle et demi pour se reproduire!

À ces solides concepts opératoires d'exogenèse et de transgénérationnalité, dans les chapitres IV, V, VI, après s'être arrêté sur le mythe nazi, le mythicien psychologue reprend son catalogue en introduisant la notion - tant controversée par toute notre tradition positiviste, scientiste et factualiste! - de «validité» assimilatrice du mythe de la ville d'Ys, mythe «littéraire» de Perceval, etc. et réussite de l'assimilation collective: mythe de la théogonie olympienne, mythe chinois de l'Âge d'Or, etc. Dans le chapitre IV, l'auteur approfondit, en compagnie de Tisseron et de moi-même - plus psychiquement il va de soi chez l'un, plus collectivement, il va de soi chez l'autre! - le processus général d'assimilation qui nécessite, à travers la notion de «schème», une conceptualisation dynamique de l'imaginaire en général, du mythe en particulier. L'assimilation est un acte, non une vue théorique.

Ce «schème» dynamique s'exprime - contrairement à ce qu'a pensé Lévi-Strauss et en accord avec N. Abraham, avec Higgins, et bien sûr avec Tisseron - par le rite. Le rite est la signature de l'assimilation psychique collective: «Il n'y a pas de mythe vivant sans rite vivant». Le dispositif mythico-rituel assure à son apogée l'assimilation plénière. Période encadrée en amont par des tentatives amorcées, en aval par l'estompage du rite qui entraîne «la mort» - nous préférerions le terme «éclipse» - du mythe. Dans le chapitre VIII, le mythicien revient sur le problème capital des assimilations ratées du récit mythique, qui se manifestent par des «fantasmes d'incorporation», signes d'une introjection ratée: «impossibilité de réduire par l'élaboration psychique la déliaison massive des composantes participatives à certaines expériences collectives». Comme par exemple, sur le plan de la représentation, les synchrèses saugrenues (dans le mythe nazi l'amalgame de mythologies scandinaves simplifiées, de la swastika hindoue pervertie, d'obsessions racistes, etc.); sur le plan comportemental «des passages à l'acte collectifs et débridés», des somatisations collectives, des affects collectifs incongrus, etc. D'où l'érection de fantasmes mythiques négatifs ou catastrophiques qui rendent symboliquement compte du «ratage»: autres mondes inaccessibles, amours impossibles, etc. Le passage du mythique au légendaire est révélateur de ces obstacles - banalisés dans la légende - à l'assimilation. Pascal Hachet analyse ici très finement la subtile dialectique entre le clivage pathologique du moi individuel et la fusion collective qui, par la rigidité, le «monothéisme» de ses fantasmes, compose «à l'emporte-pièce» (sic.) le déficit d'un moi hanté et sapé de «cryptes». Mais ces «ratés» de l'assimilation se projettent, comme tout processus mythique, sur les générations succédantes. La position de N. Abraham, que l'auteur fait sienne, rend compte de ce «travail de fantôme» transgénérationnel qui se manifeste par des obsessions, des phobies, des «passages à l'acte» incompréhensibles pour l'auteur lui-même (profanations de sépulture, mythes «révisionnistes» surgissant deux générations après le nazisme, ou à l'inverse, impossibilité sacralisante de «penser Auschwitz»).

Ayant élaboré avec compétence l'appareil psycho-social que constitue le mythe et bien dégagé les entités qui le constituent: l'émergence historique des facteurs «exogènes» au psychisme qui se vérifie dans les «traumas»; le caractère transgénérationnel qui résulte de ces «contaminations» exogénées; le caractère d'efficacité qui révèle le dynamisme du mythe et l'apparente étroitement au rite (le rite étant signature, source et ressourcement nécessaires du mythe); l'éthique d'assimilation nécessaire dont les ratés se manifestent par les fantômes et les cryptes mentales - notre psychologue-mythicien, en possession de ces «réalités» qui font du mythe un «mensonge - certes - mais indispensable» comme toute réalité, se souvient avec bonheur qu'il est praticien.

Il peut donc conclure, à la fois en affirmant l'efficacité de la «psychanalyse», qu'il situe avec profondeur «après un siècle de déclin du christianisme et au moment de la cristallisation des deux mythes politiques qui ont dominé notre siècle: le marxisme et le nazisme», et en donnant (c'est le titre du chapitre VIII) le mode d'emploi du mythe et surtout, ajouterions-nous, le «mode d'emploi» de l'échec du processus «d'élaboration psychique collective» du mythe. D'où des conseils de «prévention» des opacifications ou des persistances fantomatiques du mythe: conseils qui, bien sûr, s'adressent aux «politiques», c'est-à-dire aux responsables des sociétés. D'abord éviter qu'une communauté ne soit confrontée avec des traumas trop forts et, secondement, si le traumatisme n'a pu être évité, il faut que les leaders politiques le fassent «reconnaître en sa pleine réalité», de façon à instrumenter au plus vite l'assimilation psychique collective et couper court aux survivances fantomatiques. Enfin, si le mythe est déjà très enraciné, il faut circonscrire, analyser le kyste mythogénique. La mise en toute clarté du mythe et de ses causes traumatiques est passible d'une pédagogie et même de mises en scène judiciaires solennelles réduisant l'efficacité redoutable du mensonge à l'efficacité d'une pluralité de vérités.

Ce beau livre au titre provocateur, au déroulement si cohérent, aux analyses si fines, à la ferme volonté de vérifier l'unité de la science de l'homme, se conclut par les conseils efficaces du praticien et l'aveu éthique, si touchant, d'opter pour le «mythe républicain».


Gilbert Durand
Université de Grenoble

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