Michel Maffesoli. 1997. Du nomadisme - vagabondages initiatiques. Coll. «Biblio-Essais», L.G.F. Paris: Livre de Poche.



Dans son précédent ouvrage, Michel Maffesoli assignait à l'intellectuel la tâche de «savoir unir la mise en place de grands codes d'analyse à la description emphatique des situations concrètes», pour évoquer «ces idées mobilisatrices, ces mythes incarnés à l'oeuvre dans la structuration sociale» (Éloge de la raison sensible, Grasset, 1996, p. 266).

Lui-même a déjà puissamment contribué à cette tâche dans plusieurs de ses ouvrages et notamment dans L'ombre de Dionysos (1982) et Le Temps des Tribus (1991).

Sa réflexion culmine incontestablement avec Du nomadisme, où la fulgurance de l'analyse sociale ne le cède en rien à la rigueur d'une recherche qui incarne, dans son écriture, les catégories de la pensée paradoxale. Il nous amène insensiblement, comme l'implique le donné social qu'il examine, à percevoir cette nouvelle logique annoncée par Gilbert Durand «qui n'est ni celle de l'identité, ni son inverse, celle de l'antithèse, mais celle de l'antiphrase» (Les Pluriels de Psyché, Paris: Denoël, 1980, p. 173).

Antiphrase, donc, dans l'opposition complémentaire inscrite dès les premières lignes de l'ouvrage entre une «logique du devoir être, aux contours des plus rigides» et «le puissant relativisme populaire enraciné dans un monde d'une divine beauté»; et Maffesoli de dénoncer le drame de cette fin de siècle où viennent «s'opposer ceux qui disent le monde ou pensent agir sur lui et ceux qui le vivent», fossé «où s'engouffrent les discours de la haine, du racisme et de la xénophobie».

De ce point de vue, l'ouvrage de Michel Maffesoli possède une vertu radicale, celle de s'inscrire contre les pseudo évidences du siècle, qu'il nomme individualisme, chômage, productivisme, fantasme de l'Un, en nous amenant à lire le construit social dans toute son épaisseur; discours optimiste sans doute, car fondé sur «une acceptation du monde tel qu'il est».

L'errance lui en fournit la métaphore - Cornélius Castoriadis dirait «la signification imaginaire sociale» - qui lui permet de décrire les tensions sociales et leurs lignes de fuite, nous renvoyant, et ce n'est pas le moindre des mérites de cet ouvrage, à l'inverse d'une pensée héritée, «à la pureté des commencements, [...] au souvenir d'une jeunesse archétypale des choses et du monde».

Et de décliner «ce rêve prégnant du nomadisme» dans trois directions:

1) l'étrange et l'étranger, lorsqu'ils viennent troubler la quiétude du sédentaire, représentent le déferlement, le débordement, dans leur fonction instituante à l'encontre des conformismes et de toutes les bureaucraties. Michel Maffesoli nous montre ici comment et pourquoi la figure du juif errant a pu apparaître comme archétype de cette ambivalence qui fascine en même temps qu'elle les révulse nos sociétés modernes;

2) avec la notion de territoire flottant, Michel Maffesoli décrit la dialectique qu'il voit resurgir de façon très actuelle au travers de figures de la porte et du pont entre enracinement et mobilité, nommant «enracinement dynamique» cette opposition «sans conciliation entre la fermeture de l'enclos et l'indéfini de la liberté».

Il rappelle à ce sujet à quel point la modernité a exacerbé l'usage du territoire individuel en même temps qu'elle stigmatisait le nomadisme dont elle redoutait les atteintes à l'identité propre aux individus sédentarisés, toujours inquiétés par l'errant.

Et de citer (l'on n'en attendait pas moins du Président du réseau des centres de Recherche sur l'Imaginaire) quelques formes symboliques du carrefour:

- le prophète dont le discours est «toujours à la limite, un défi face à l'institué»,

- le peuple juif, à nouveau, en tant que passeur, à la fois bouc émissaire et mémoire vivante d'une nostalgie jamais étouffée,

- la ville de Venise et son incroyable aventure qui s'inscrit «dans un imaginaire de l'errance ou dans celui d'un voyage immobile»;

3) prenant résolument partie pour une sociologie de l'Aventure, il décrit alors ce qu'il perçoit comme une «renaissance du désir de l'ailleurs». Elle se manifeste dans le polythéisme des valeurs, le métissage, la récurrence de l'extase, lesquels permettent «d'échapper tout à la fois à l'enclosure du temps individuel, au principe d'identité et à l'assignation à résidence sociale et professionnelle».

L'homme, dans cette perspective, «est un exote, voyageur né dans des mondes pluriels et acceptant les multiples saveurs de ce qui est par essence, divers».

Cette vie errante, jubilatoire à plus d'un titre, est celle d'une nouvelle Quête du Graal, dont l'ambiance passionnelle sert de matrice à la vie politique. À l'encontre d'une conception progressiste d'un monde en perpétuelle évolution, elle fait l'expérience du tragique et de la tension permanente, celle de l'être toujours en devenir, ce «vrai voyageur» dont nous parle le poète, qui «sans savoir pourquoi dit toujours: allons».

Ce plaidoyer pour l'errance et le nomadisme s'achève sur la visite d'un archétype, celui de l'exode, décliné par l'auteur à travers nombre de comportements contemporains où le corps comme l'intellect sont également mis à contribution. L'exode est là finalisé par la rencontre de l'Autre, lequel «dans sa différence est ce qui stimule, excite, met en mouvement».

Ainsi l'ouverture à l'autre, à l'étranger, est aussi «une manière d'accueillir l'étrange, de jouir de lui et de l'intégrer dans la vie quotidienne. Cela fut la fonction de l'errance.» Et Michel Maffesoli de justifier ainsi deux de ces formes: la panégyrie, à la fois pèlerinage et foire, et le cosmopolitisme, lesquels favorisent la circulation, l'aventure individuelle et son animation en profondeur.

«Médication de l'âme, l'errance permet de se perdre afin de se retrouver», elle est, comme l'avait vu Saint Augustin, peregrinatio, soit «expression de la distance s'achevant en une expérience intérieure», d'où le recours observé par l'auteur au thème de l'initiation, lequel abonde aujourd'hui.

Michel Maffesoli conclut sur ce constat d'une société vivant aujourd'hui la dialectique de l'exil et de la réintégration entre les formes du statique et de la dynamique, les figures de l'unité et de la pluralité, du territoire et de l'errance.

Pour en faire l'expérience, le voyage est aujourd'hui nécessaire, il en est le passage obligé pour saisir la valeur essentielle d'une société en gestation.

Nous souscrivons à cette mise en évidence de la dimension archétypale de l'errance aujourd'hui socialisée, car nous la voyons également renaître dans le succès très actuel, parmi d'autres, des romans à la diffusion très populaire de Paulo Coelho (L'Alchimiste, le Pélerin de Compostelle); mais elle était également présente dans l'oeuvre d'un Henri Vincenot (Le pape des escargots, Le chemin des étoiles, pour ne citer que ceux-là) comme elle le fut au siècle dernier dans l'oeuvre d'un Dickens (The Pickwick's papers). Nous en apercevons les prémisses à l'oeuvre, aux XIIe-XIIIe siècles, dans les romans de la Quête du Graal eux-mêmes hérités des navigatios des saints irlandais, lesquels christianisaient des récits bardiques. C'est toute la très riche littérature qui s'origine dans les récits des voyages vers le Sid des héros celtes partis à la recherche d'un monde unique, profond et indifférencié. Au terme de leur errance, n'y rencontraient-ils pas la femme de l'Autre Monde, la Messagère, venant à eux sous l'aspect d'un oiseau et dont le chant faisait disparaître toute souffrance en détruisant toute perception du Temps? Nous la retrouvons ici même dans l'éternel présent du nomadisme que nous décrit Michel Maffesoli «où tous les mots se valent» et où «l'existence est toute entière présente dans chacun de ses fragments».

Dans ces figures de l'errance, comme dans le mythe de Dionysos le vagabond - l'unique dieu dont les parents ne sont pas tous deux divins -, qui unissent Orient et Occident, réalisent la coïncidence des opposés, de la mort et de la renaissance, Michel Maffesoli, qui excelle à rassembler ce qui est épars, sait nous montrer la gestion vitale et vitaliste d'un paradoxe, celui-là même que Messire François Rabelais énonçait par la voix de Pantagruel à qui l'on demandait de quel côté il mettait ceux qui naviguent sur mer, signifiant subtilement que «ceux qui naviguent sont si près du continuel danger de mort qu'ils vivent morts et meurent vivants».

C'est tout le mérite de l'oeuvre de Michel Maffesoli que de nous faire partager cette fascination de l'errance, de la fuite «devant la mort inéluctable ou l'angoisse devant le temps», à l'oeuvre dans l'imaginaire du nomadisme.

Il nous donne ainsi de nouvelles clefs pour penser les codes de notre post-modernité, elles reposent assurément dans les impératifs d'une démarche symbolique sachant se tenir aux carrefours de la connaissance des arcanes du surréel et de la reconnaissance de ce qui fonde la solide trame de notre environnement social et culturel; et ceci, jusque dans ses accomplissements pratiques.

Au delà, comme le prescrivait Roger Caillois, cette oeuvre contribue à «chasser le mal, la vieillesse et l'usure».


Georges Bertin
Université Catholique de l'Ouest

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