Philip A. Mellor et Chr. Shilling. 1997. Re-Forming the Body. Religion, Community and Modernity. London: Sage Publications.


Le sujet du livre déborde largement le cadre traditionnel d'une analyse sociologique des relations entre «le sacré et le profane». Les auteurs brossent plutôt un tableau général d'une sorte d'anthropologie sociologique du corps. En fait, Mellor et Shilling considèrent leur travail comme une histoire sociologique du corps (a historical sociology of the body). Cependant, l'approche préconisée ici n'est pas celle de l'historien, mais bien celle du sociologue.

En outre, Mellor et Shilling scrutent à la loupe les conceptions classiques et dissèquent les théories contemporaines relatives au «retour du sacré». Ils explorent ensuite les réseaux sous-terrains qui relient entre eux les facultés cognitives du corps au social. Selon les auteurs, la place de ces facultés a été généralement négligée par les théoriciens; le biais intellectualiste s'élève généralement contre de telles tentatives. En d'autres mots, les connaissances qui proviennent des sensations corporelles sont occultées au profit d'une approche strictement rationalisante, jouxtant trop souvent dans l'arène positiviste. En bref, l'exclusion de ces facultés handicape la marche vers une connaissance totalisante des relations entre le corps et le social.

Mellor et Shilling analysent aussi les phases successives de l'intégration du corps, en tant qu'objet, dans la société occidentale. Les auteurs auscultent, entre autres, les diverses dimensions du «carnal knowing». (Cette notion est difficilement traduisible en français. Pour une définition du concept, voir la page 23 et la note 12 de la page 33.) Ils palpent ensuite l'histoire à la recherche de la conception médiévale, protestante et baroque, du corps. Ces conceptions demeurent particulièrement importantes, insistent-ils, pour comprendre le développement de la culture européenne. L'examen minutieux du corps médiéval - tel que représenté dans l'univers surnaturel catholique - met en évidence des parties cachées. Celles-ci vont être révélées, sinon dénonçées, par la Réforme protestante. Grâce à elles, les masses sont encouragées à adopter une nouvelle approche envers le corps. En somme, afin de s'élever vers les sphères célestes du transcendant, la sensualité doit être contrôlée, prise en charge, mise en ordre; l'esprit protestant doit être dépouillé de ses impuretés héritées du corps-à-corps avec le catholicisme. En revanche, pour boucher les fuites de l'hémorragie, la Contre-Réforme utilise, selon les auteurs, son pouvoir de manipulation symbolique.

Mellor et Shilling décortiquent ensuite les mécanismes en activité conduisant, d'une part, au déclin de l'influence de la pensée protestante, et d'autre part, aux récents tressaillements et soubresauts des facultés cognitives du corps. Les auteurs analysent de près les nouvelles formes d'expressions couramment observées dans nos cités dites postmodernes. Enfin, ils s'attaquent au dernier rempart, c'est-à-dire à l'épineuse question de la frontière entre la rationalité et la corporalité. Où donc commence la première et où s'arrête la deuxième?

Pour terminer, on peut consulter avec profit l'abondante moisson bibliographique; celle-ci témoigne assurément du labeur des auteurs et de l'ampleur de leurs travaux.


Michel Gardaz
Université américaine du Kirghiztan (Bishkek)

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