Graham Stanton. 1997. Parole d'évangile. Un éclairage nouveau sur Jésus et les évangiles. Traduit de l'anglais par Jean Prignaud. Paris/Montréal: Éditions du Cerf/Novalis, 252 p.


L'ouvrage de Graham Stanton est le bienvenu dans le champ francophone peu encombré des ouvrages de vulgarisation et d'introduction au monde des évangiles. L'auteur a pu constater, au cours de sa carrière de professeur au King's College à Londres et de nombreuses conférences populaires, l'intérêt pour ce qui concerne la vie de Jésus et le témoignage des évangiles. Cet intérêt est souvent nourri par des publications misant sur le sensationalisme plutôt que sur une information vérifiée. Stanton rend accessibles à ses lecteurs les résultats les plus récents de la recherche critique sur les évangiles et sur Jésus. Le volume se laisse facilement diviser en deux parties, la première traitant des évangiles canoniques et extra-canoniques et la seconde étant consacrée à la personne de Jésus. Un chapitre sur l'archéologie biblique constitue le point charnière entre ces deux parties.

Faisant une large place aux questions traitées dans la presse et dans les ouvrages à caractère populaire, la première partie débute avec un chapitre concernant la datation des papyri P64 et P67, deux fragments d'un même manuscrit de l'évangile de Matthieu que le papyrologue Carsten Peter Thiede voudrait dater de la seconde moitié du premier siècle, soit peu de temps après la mort de Jésus, plutôt que la date de la fin du deuxième siècle qui lui était auparavant attribuée. Les suggestions de Thiede ont été abondamment publicisées par la presse. Le second chapitre considère une autre proposition de Thiede, soit la présence d'un fragment de l'évangile de Marc (6,52-53) parmi les manuscrits de la Mer Morte (7Q5). Bien qu'il ne soit pas un papyrologue, Stanton discerne clairement les enjeux des suggestions de Thiede, soit, pour certaines personnes, le lien étroit existant entre l'historicité des évangiles et leur degré de vérité. Une datation précoce des évangiles assurerait pour bien des chrétiens de droite que les évangiles canoniques aient été rédigés par des témoins oculaires, donc «plus dignes de foi» du point de vue historique. Stanton s'aventure néanmoins sur un terrain glissant en assumant l'appartenance de P64.67 et P4 à un même codex regroupant les quatre évangiles canoniques sous la foi des récentes recherches de T. C. Skeat dont les résultats sont parus au début de 1997 («The Oldest Manuscript of the Four Gospels», New Testament Studies, 43/1, p. 1-34). Les extrapolations de ces recherches, à savoir que «l'Église reconnaissait l'autorité de quatre évangiles et de quatre seulement, bien avant la fin du deuxième siècle - c'est-à-dire bien plus tôt que le supposaient la plupart des savants» (p. 33), sont hasardeuses puisqu'il reste une objection formulée par Thiede, notamment sur les façons différentes d'indiquer le début des sections dans les fragments, à laquelle Skeat n'a pas répondu. On peut aussi se demander à quel point Stanton utilise l'argument d'autorité en répondant aux arguments de Thiede, particulièrement lorsqu'il utilise des locutions comme «A. S. Hunt, l'un des plus distingués spécialistes d'alors» (p. 31) ou «l'avis du respecté paléographe d'Oxford C. H. Roberts» (p. 39). Il nous semble qu'il n'est nul besoin de qualifier ainsi ces personnes pour rendre leur opinion plus crédible.

Les chapitres qui suivent considèrent certains documents dans leur ensemble, soit les évangiles canoniques, le document Q, certains évangiles apocryphes tels que Pierre, Egerton, Thomas et le «Marc secret». Ces chapitres constituent de bonnes introductions au problème du texte des évangiles et de la disparité entre les récits évangéliques. Les documents extra-canoniques sont présentés sous l'aspect de leurs origines, de leur contenu, de leur orientation théologique et de leur valeur historique concernant Jésus et les premières communautés chrétiennes. Stanton a ici le grand mérite de combiner une présentation claire et simple avec un bon sens des nuances. Une seule exception toutefois est la conclusion de son chapitre sur le texte des évangiles (chapitre IV): «nous pouvons être sûrs que nous avons accès au texte grec écrit par les évangélistes» (p. 67). Une telle conclusion peut être justifiable lorsqu'il s'agit de rassurer les lecteurs sur la fidélité générale des manuscrits évangéliques à leurs originaux, mais excessive en ce sens qu'il peut arriver, dans certains passages, que nous ne soyons pas du tout sûrs d'avoir choisi la leçon originale dans nos éditions modernes. Enfin, les comparaisons entre les passages imprimées dans diverses éditions anglophones de la Bible (par exemple, AV, REB, NRSV, etc.) risquent d'éveiller peu d'intérêt chez le lecteur francophone non familier avec ces différentes traductions.

Le chapitre charnière sur la contribution de l'archéologie rappelle le changement qui s'est effectué concernant la conception des rapports entre archéologie et études bibliques. Alors qu'autrefois, on demandait à l'archéologie biblique de venir confirmer les résultats des études littéraires et théologiques sur les évangiles, on préfère maintenant dialoguer avec cette discipline, particulièrement sur ce qu'elle peut nous permettre de connaître du monde social ayant servi de matrice à la littérature du Nouveau Testament. L'auteur énumère et explique l'importance de sites archéologiques tels que Séphoris, Capharnaüm et le quartier hérodien de Jérusalem. Il décrit de façon nuancée en quoi consistent la soi-disant tombe de Caïphe découverte en 1990, l'ossuaire de Jérusalem et le suaire de Turin.

La seconde partie constituée des chapitres neuf à seize examine successivement les témoignages extra-canoniques sur Jésus, les témoignages canoniques, les témoignages de ses opposants, tant dans les évangiles que dans d'autres écrits de l'Antiquité, les relations de Jésus et de Jean le Baptiste ainsi que le type de messianisme de Jésus. L'auteur en profite également pour introduire les principes de la recherche sur le Jésus historique et pour expliquer la subjectivité inhérente à ce type de recherche.

En dépit de certains relents d'apologétique, Stanton fait beaucoup d'efforts pour présenter de façon objective les diverses positions concernant chaque question traitée. Cette qualité, ainsi que la présentation remarquablement claire et simple, sans pourtant être simpliste, font de Parole d'évangile un ouvrage pouvant être utilisé avec beaucoup de profit dans des cours d'introduction au christianisme ancien. Signalons enfin le travail de Jean Prignaud dont la traduction réussit à faire oublier que la langue originale de l'ouvrage n'est pas le français.


Jean-François Racine
University of St. Michael's College

 

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