Enzo Traverso. 1997. L'histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels. Coll. «Passages». Paris: Cerf, 239 p.



Fruit de quelques séminaires, de conférences et d'articles déjà parus dans différentes revues, ce livre, qui se situe au carrefour entre l'histoire des idées et celle des intellectuels, a pour objectif de reconstituer les premières réflexions sur le génocide juif, à partir des années quarante, à une époque où ce sujet n'occupait qu'une place marginale au sein de la culture européenne.

Sur la base d'une classification purement descriptive et quelque peu sommaire, le premier chapitre (p. 13-43) présente une typologie des intellectuels devant Auschwitz qui se divise en quatre groupes. Les muses enrôlées ou collaborationnistes, qui ne sont pas à confondre avec les fascistes et les collaborateurs, constituent le premier groupe. Celui-ci recouvre diverses personnalités, comme Martin Heidegger, Céline, Brasillach, Carl Schmitt et Giovanni Gentle. Bien entendu, l'auteur indique que leurs motivations furent aussi différentes. Aux antipodes de ce premier groupe, on retrouve les rescapés dont les écrits sont éminemment subjectifs. Les écrivains retenus par Enzo Traverso sont au nombre de cinq, nombre qui témoigne de l'approche sélective de l'auteur: Robert Antelme, Jean Améry, David Rousset, Primo Levi et Paul Celan. Le troisième groupe, de loin le plus nombreux, est formé par la majorité des intellectuels européens et américains qui écrivent, pendant ou après la guerre, sur le national-socialisme. En dépit de certaines intuitions, l'auteur montre bien qu'ils demeurent aveugles devant le génocide et c'est pourquoi ce groupe est identifié sous l'appellation des «clercs aveugles». Parmi ceux-ci, Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et Vittorio Foa retiennent particulièrement l'attention de l'auteur. Par ailleurs, il signale deux exceptions allemandes: Karl Jaspers et Thomas Mann. Le quatrième groupe analysé est formé par un petit noyau d'émigrés juifs allemands (voir par exemple Hannah Arendt, Günther Anders, Theodor W. Adorno, Max Horkheimer et Herbert Marcuse) et autres grands intellectuels restés en Europe (Georges Bataille et Vladimir Jankélévitch pour la France) ou vivant aux États-Unis (Dwight MacDonald). Malgré les nombreux facteurs qui contribuèrent à atténuer l'impact du génocide juif, facteurs clairement identifiés par l'auteur, les écrivains appartenant à ce dernier groupe ont tous en commun d'avoir été les premiers à placer Auschwitz au coeur de leur réflexion. Bien sûr, l'auteur prend soin de souligner que les réactions de ces grands écrivains furent bien distinctes et singulières.

Dans le deuxième chapitre (p. 45-70), l'auteur propose une relecture, à mon avis fort convaincante, de quelques textes de Kafka et de Benjamin, comme métaphore prémonitoire du processus de destruction des Juifs d'Europe. En ce qui concerne les traits prophétiques de l'oeuvre de Kafka, l'auteur démontre assez longuement qu'ils trouvent leurs sources inspiratrices dans l'essai d'Alfred Weber (le frère de Max) intitulé «Der Beamte» et paru en 1910 dans le Neue Rundschau de Prague. En bref, lus après Auschwitz, ces textes de Kafka et de Benjamin font de ces deux écrivains les premiers messagers du génocide juif.

Le chapitre trois (p. 71-99) est consacré à retracer l'évolution des réflexions sur Auschwitz de Hannah Arendt. Pour l'auteur, celles-ci traversèrent trois phases distinctes. La première phase, qui se situe entre 1944 et 1946, se limite à considérer les usines de la mort comme l'épilogue tragique de l'alliance, réalisée par le nazisme, de l'antisémitisme (il vaudrait mieux ici écrire antijudaïsme) avec la technique moderne. Dans sa deuxième phase, qui a lieu au tournant des années cinquante, l'intérêt de Arendt se déplace du génocide juif vers l'univers concentrationnaire. L'auteur montre alors que la spécificité de l'extermination nazie se trouve à la fois éclairée et occultée par l'exploration d'un système beaucoup plus vaste d'anéantissement de l'être humain. Elle est éclairée puisque le génocide juif est placé dans son contexte historique, mais elle est aussi occultée puisqu'il perd ses traits nouveaux d'une extermination purement raciale. La troisième phase de l'évolution de la pensée arendtienne a lieu au début des années soixante lors du procès Eichmann à Jérusalem. L'auteur fait bien voir qu'elle revient sur le génocide juif et que le concept de «mal radical», qui était jusqu'alors au centre de sa réflexion, fait place à celui de la «banalité du mal».

La vie et l'oeuvre de Günther Anders, de son vrain nom Stern, constituent les deux sujets du quatrième chapitre (p. 101-121). Étant beaucoup moins connu que Arendt, les lignes essentielles de son itinéraire biographique sont d'abord retracées. Quatre tournants majeurs ont orienté la vie et l'itinéraire intellectuel de ce philosophe étranger aux milieux universitaires, de ce militant sans parti et de ce révolutionnaire par désespoir: la Première guerre mondiale, la montée au pouvoir de Hitler, le génocide des Juifs et la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. De ces quatres moments, Enzo Traverso s'attarde plus particulièrement aux deux derniers. Pour ce faire, il expose la philosophie de la technique de Anders, philosophie dont il souligne la grande proximité avec celle de Marcuse, mais aussi le désaccord non moins profond avec celle de Heidegger. Puis, quelques pages sont réservées au thème de «l'innocence du mal» développé par Anders suite à sa correspondance avec Claude Eatherly, un des pilotes de Hiroshima alors interné dans une clinique.

Le chapitre cinq (p. 123-143) présente l'interprétation du génocide proposée par deux grands penseurs juifs de l'école de Francfort: Max Horkheimer et Theodor Adorno, dont l'ancrage à la culture juive fut beaucoup moins fort puisque sa mère était italienne. Située dans l'horizon de la critique de la civilisation industrielle et du progrès, l'analyse des oeuvres de ces deux auteurs fait voir Auschwitz non pas comme la conséquence d'un déclin ou une parenthèse historique, mais plutôt comme l'hypertrophie de la raison instrumentale et le point d'arrivée du parcours de l'Aufklärung. Aussi intéressante puisse-t-elle être, cette analyse est incomplète et c'est pourquoi elle est critiquée par l'auteur. Trois grands points de la critique de Traverso peuvent être ici retenus. Premièrement, l'extermination des Juifs a aussi découlé d'un impératif idéologique et non pas seulement d'une rationalité instrumentale, d'une rationalité fonctionnelle du système. Deuxièmement, la théorisation de l'antisémitisme (sic) d'Adorno et de Horkheimer est trop abstraite et vague pour répondre à de nombreuses interrogations concrètes posées par le génocide. Troisièmement, certaines de leurs affirmations seront démenties par les résultats de la recherche historique.

La poésie de Paul Celan retient l'attention du sixième chapitre (p. 145-165). L'objectif de l'auteur est en quelque sorte de nous faire découvrir la singularité du judaïsme de Celan, voire de son athéisme religieux. Pour ce faire, il nous présente et explique pêle-mêle des anecdoctes biographiques ainsi que quelques-uns de ces poèmes. Suite à la lecture de ce chapitre qui prend un soin particulier à situer Celan par rapport à Heidegger et Adorno, on constate que toute la poésie celanienne s'inscrit en faux contre Adorno lorsqu'il affirmait qu'«écrire un poème après Auschwitz est barbare».

Le chapitre sept (p. 167-187) est consacré à la présentation de deux rescapés de l'enfer d'Auschwitz: Jean Améry et Primo Levi. Une analyse comparée de leurs vies nous montre d'abord que ces deux Juifs profondément assimilés, selon leur propre témoignage, sont devenus Juifs à Auschwitz. Puis, Traverso réfléchit de façon particulière sur quatre grands thèmes intimement reliés qui caractérisent les oeuvres de ces deux Juifs malgré eux, de ces deux «Juifs non juifs»: l'impossibilité de comprendre Auschwitz, les limites du témoignage, le problème de la culpabilité ou la faute collective et la responsabilité historique devant le passé.

Deux intellectuels non juifs des années quarante appartenant à des contextes culturels profondément différents constituent le sujet du chapitre huit: l'américain Dwight MacDonald et le français Jean-Paul Sartre (p. 189-218). Ce choix s'explique par le fait qu'ils sont pratiquement les seuls non juifs à s'interroger sur la condition juive durant les années quarante. Des deux auteurs, Traverso fait voir clairement que le premier fut le plus perspicace. En effet, MacDonald s'interrogea très tôt sur la spécificité des atrocités hitlériennes, sur ses causes, ses responsables et ses conséquences pour la civilisation, tandis que la question juive à laquelle Sartre consacre ses réflexions critiques n'est pas celle du génocide, mais plutôt celle de la France d'avant Vichy, celle de l'affaire Dreyfus et de la IIIe République. En bref, malgré le sentiment incontestable de sympathie à l'égard des Juifs qui traverse La question juive, cet essai témoigne non seulement d'une profonde ignorance du judaïsme - ignorance bien philosophique - mais aussi d'une superficialité troublante: en effet, Auschwitz est à peine évoqué et le génocide ne rentre aucunement dans son horizon intellectuel. Bien entendu, l'auteur n'oublie pas de montrer que ce silence de Sartre sur l'extermination des Juifs d'Europe ne tient pas seulement au contexte culturel et politique, mais aussi à son propre parcours individuel. En bref, si le premier fut un «avertisseur d'incendie», le second fut un «clerc aveuglé».

Une «conclusion» termine l'ouvrage (p. 219-236). Sans véritablement reprendre un à un les principaux thèmes abordés dans les huit chapitres, ces dernières pages poursuivent plutôt une réflexion sur le divorce qui s'est opéré entre la science et l'éthique lors du génocide juif, cette forme industrialisée de la barbarie, cette manifestation pathologique de la modernité (et non sa négation comme certains le croient). Désormais, quiconque cherchera à mieux comprendre le génocide juif au-delà des interdits dogmatiques et en dehors des commémorations officielles, et cela en dépit des apories de la raison, devra lire ce très beau livre qui a le grand mérite de faire preuve à la fois de clarté et d'érudition.


Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal

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