Maria Besançon, 1997.
«L'affaire» de David et de Bethsabée et la généalogie du Christ, Saint-Maur, Parole et Silence, 339 p.


«L'affaire» s'annonçait bien avec un titre aussi alléchant. Et la préface du fr. Jean-Miguel Garrigues mettait en appétit le fin limier qui sommeille en tout chercheur. Garrigues écrit : «L'ouvrage constitue la première tentative d'interprétation de l'histoire du salut (...) à partir des généalogies et de l'importance qu'elles ont pour la promesse messianique». Ce qui pouvait donner à penser que le livre apportait un éclairage nouveau sur ce sujet et que l'auteure avait trouvé une clé d'interprétation ayant échappé à ses prédécesseurs. Compte tenu des études et recherches actuelles sur le Jésus historique, cela pouvait devenir fort intéressant.

L'idée première du livre était de justifier et d'expliquer les différences généalogiques du «Christ» en Matthieu et en Luc. (Maria Besançon ne parle jamais du Jésus historique quoique son projet concerne la généalogie de celui-ci; de plus, la plupart des citations du Nouveau Testament qu'elle cite comme preuves de ses énoncés sont prises en Jean plutôt que dans les Synoptiques ou bien dans l'épître aux Hébreux. Les méthodes historico-critiques lui semblent étrangères.

Pourquoi le Christ selon Matthieu descend-il de David via Salomon et pourquoi, en Luc, descend-il de David via Nathan? Pourquoi ces différences au niveau des branches généalogiques? En réponse à cette épineuse question, M. Besançon va élaborer un système généalogique à partir d'une théorie dont elle n'explique jamais les présupposés. Nulle part elle ne dit pourquoi elle se permet d'élaborer cette théorie ni sur quels indices scripturaires elle se base pour bâtir ses hypothèses. Or, on est obligé de reconnaître que ces hypothèses apparaissent comme non fondées à partir des faits historiques tels que rapportés dans la Bible. Voici donc globalement les assertions proposées qui serviront de trame à tout l'ouvrage.

1. La relation David-Bethsabée : cette relation ne peut dépendre d'un adultère car il y va de l'ascendance généalogique de Dieu lui-même. L'auteure affirme donc : «Certes, il est communément entendu que David tomba dans le péché par convoitise sexuelle» (p. 14). Et elle en apporte la preuve en citant un extrait d'un catéchisme français pour enfants (p.15). Cependant, elle s'étonne et se questionne sur le fait que cet «homme vertueux, loué par Dieu-même» (p.15), puisse avoir commis une telle faute morale, cela lui semble impossible. Les mobiles doivent être autres : «ce fils de Dieu, modèle de vie (...) pour tout homme, choisi par Dieu-même pour porter la figure du Messie d'Israël» (p.15) ne peut avoir commis ce péché de bas étage. L'adultère ne peut pas être le péché d'un tel homme. Aussi Besançon déclare : «Notre thèse sera de montrer que son péché n'est pas un péché d'adultère(...) David a recherché par cette voie périlleuse la lignée qui allait attirer "la descendance de la Femme", le Grand Prêtre de l'ordre de Melchisédech, "Celui qui pouvait faire l'expiation pour le sol de son peuple" (Dt 32,43) (...)» (p.15-16). En d'autres mots David a agi parce que «celui qui reçoit la prophétie (...) agit (...) pour l'accomplissement de la prophétie donnée» et que les hommes élus de Dieu «suscitent de Dieu des prophéties, mettant tout en oeuvre pour les faire accomplir» (p. 32).

2. La deuxième hypothèse concerne Natân, un des fils de David nés à Jérusalem selon 2S 5,13-14. D'après M. Besançon, ce fils est de Bethsabée (à l'encontre de 2S 12,14.24 mais soutenu par 1Ch 3,5 dont la fiabilité historique est moindre). «Frère aîné de Salomon», il aurait été consacré à Dieu dès la naissance «d'une consécration qui touche tout l'être» (p. 85) et fut «offert à Dieu en vue d'une lignée, d'une Maison » (p. 86). A cause de cela, il n'aura pas d'héritage à transmettre de père en fils. Par lui, «"les entrailles" de David sont vouées à Dieu afin que Dieu y descende» (p. 86); il devient ainsi «l'Autel du sacrifice» (p.86) et «il est tel un mort» (p. 87). Ainsi s'explique le silence des Écritures à son égard. Il s'efface devant la branche de Salomon, la branche royale aux yeux des hommes car il est né pour qu'advienne la Maison de Dieu non bâtie par les hommes : il doit disparaître généalogiquement tel un mort car de lui découle la branche royale d'Aaron.

3. «Les filles de Natân porteront de fille en fille "les entrailles" de Natân leur père jusqu'à Celle qui sera comme un autel sous le glaive» (p. 87). La lignée de Natân sera donc «une lignée de filles inaugurée par Abichag qui épouse Natân et porte en elle «"les entrailles" d'Urie offertes à Dieu par David» (p. 141). Car selon l'auteure, Abichag dont la Bible ne dit rien hormis sa jeunesse et sa beauté mises au service de David pour le «réchauffer», serait la fille d'Urie. Cette paternité, non fondée à partir des textes scriptuaires et attribuée à Urie par M. Besançon, provient de la lecture allégorique que fait celle-ci de la parabole adressée à David par le prophète Natan (2S 12,1ss.).

Comme on peut le constater, l'approche scripturaire est des plus surprenantes et va le rester jusqu'à la fin, du premier chapitre qui donne le ton et la couleur de tous les autres, jusqu'au dernier. A titre d'exemple, M. Besançon semble prendre au pied de la lettre les visions de Moïse (Ex 23,45, p. 22-23), sans tenir compte un seul instant des données de l'exégèse (par exemple, les couches rédactionnelles). De plus, elle donne du Messie une définition pour le moins surprenante : «Si le descendant (...) est aussi le Messie : Dieu lui-même sorti des "entrailles de David", en "Fils de David", sur la lignée de Salomon, venant avec sa royauté, son trône particulier, par quoi (...) le règne sur Israël, royaume de prêtres en vue du royaume des cieux sera affermi». (Les mots mis en italique sont de l'auteure elle-même. Les caractères gras sont de nous.)

Cette définition du Messie vient probablement du fait que l'auteure semble convaincue que la prophétie en Gn 3,15 concernant la "descendance" de la femme qui écrasera la tête du serpent «doit être accomplie dans le sacerdoce d'Aaron» (p.13) car l'ultime descendant sera «l'Héritier &emdash; prêtre et roi &emdash; qui conclura ce sacerdoce» (p. 14). Selon elle, cela serait confirmée par la prohétie de Nathan en 2S 7,4ss., prophétie à partir de laquelle «David attend Dieu-même sur sa lignée (...)» (p. 27) (Selon l'auteure, en attribuant la paternité du Psaume 110 à David, «le Christ révèle ici le degré de conscience de David au sujet de l'origine du Christ, ce qui est l'argument de notre propos» (p. 36).) La preuve de cela, on peut la trouver dans le Psaume 110, rédigé sans l'ombre d'un doute par David lui-même. Pourquoi en est-on sûr? Parce que c'est le Christ en personne (Mt 22,44) qui l'affirme! («Nous savons que, de nos jours, il n'est pas de bon aloi de prendre à la lettre les titres dont les psaumes sont pourvus (...) Si le Christ n'avait pas attribué Lui-même le psaume 110 à David, qu'auraient pu objecter nos contemporains pour en juger?» (pp. 35-36) )

Que l'auteure parle de David, de Bethsabée, d'Urie, d'Abichag, de Melchisédech ou de la figure du Goel, il semble que pas un instant elle ne tient compte de la réalité historique des faits tels qu'ils sont rapportés, des moeurs ou du contexte socio-politique et religieux de l'époque. En voici des exemples : «Bethsabée, "agréable à voir" dans sa nudité, était belle aux yeux de" prête au sacrifice. Il est porté par le désir de l'offrir à Dieu de ses mains, etc. (...)» (p. 129). Et encore ceci : «Urie, le fils de Canaan, guidé par sa foi, s'anéantira au-devant de David (...) bête de sacrifice vouée à Dieu (...) (p.131); il (Urie, le Hittite) aurait fait voeu de continence «dans le cadre du naziréat pour la gloire d'Israël» (...) «David veut édifier (sa Maison) par lui Urie, et pour lui» (p. 312) (...) «Il n'y a pas non plus d'homicide puisque David est dans son droit en faisant tuer Urie», etc.(...) (p. 313).

«L'affaire» de David et Bethsabée et la généalogie du Christ s'annonçait bien pour toute personne intéressée au Jésus historique. Hélas, Il fallut déchanter!

 

Christiane-Hortense Cloutier

Centre Saint-Pierre

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