Jean Bottéro, Marc-Alain Ouaknin, Joseph Moingt, 1997.
La plus belle histoire de Dieu. Qui est le Dieu de la Bible? Paris, Seuil, 183 p.


La plus belle histoire de Dieu s'adresse à une question fondamentale : Qui est le Dieu de la Bible? Trois auteurs, représentant chacun une tradition différente, répondent à cette interrogation. Jean Bottéro, éminent assyriologue, pose la question de l'originalité de la Bible par rapport à la conception qu'on a des dieux au Proche-Orient ancien. Marc-Alain Ouaknin, rabbin et philosophe, nous propose une lecture juive du Premier Testament. Finalement, Joseph Moingt, théologien catholique, nous entretient de «l'événement Jésus». Le livre ne s'adresse pas à un auditoire spécialisé; cet ouvrage est destiné à un public averti mais pas nécessairement très familier avec les origines de la foi judéo-chrétienne. Le but avoué de ce livre est de permettre au lecteur de redécouvrir les racines d'un élément critique de notre histoire. On fait le pari que mieux la connaître et la comprendre, c'est «nous connaître et nous comprendre nous-mêmes» (p. 11). Cette histoire du Dieu unique est, en fait, une invitation «à redécouvrir les deux Testaments dont nous sommes les héritiers» (p. 11).

J. Bottéro s'efforce de remettre l'Ancien Testament dans son contexte proche-oriental. L'assyriologue nous rappelle que l'idée d'un Dieu unique, que commence à articuler Moïse aux alentours du XIIIe siècle avant notre ère, diffère radicalement de la notion de la multiplicité des dieux qui peuplent l'imaginaire mythique des anciens Mésopotamiens. À l'encontre des dieux mésopotamiens qu'on imagine volontiers sous une forme humaine, le Dieu de Moïse interdit le recours à l'image sous quelque forme que ce soit; la divinité anthropomorphique s'évanouit. De manière encore plus fondamentale, le Dieu de Moïse se démarque par sa transcendance et son caractère moral. Moïse présente un Dieu qui n'a aucun besoin; on ne peut le manipuler en cherchant à satisfaire ses besoins. Le seul moyen de s'attacher à lui est d'obéir à sa volonté. Ainsi, ce Dieu exige de ceux qui se revendiquent de lui appartenir d'adopter "une conduite droite, en conformité avec un code éthique et social" (p. 31). La grande contribution de Moïse a été de rompre avec les normes religieuses de son temps en mettant ses contemporains en contact avec un Dieu qui ne nous ressemble en rien, "véritablement transcendant, absolu et inintelligible" (p. 46). Jean Bottéro qualifie ce Dieu comme étant un "Dieu du coeur, et non pas un concept philosophique" (p. 46).

M.-A. Ouaknin nous présente une perspective complètement différente de celle de l'historien. Pour les Juifs, le texte, on comprendra avant tout la Torah, les cinq premiers livres de la Bible, EST la révélation de Dieu : "Dieu est un texte" (p. 59)! Dans cette optique, ce n'est pas tellement Dieu qui intéresse en priorité, "mais comment le texte nous offre une image du divin... " (p. 51). Le rapport qu'entretiennent les Juifs avec Dieu, c'est tout d'abord un rapport avec un texte dont on s'efforce d'en saisir les multiples dimensions. C'est tout comme si l'Infini, Dieu, "passait dans notre monde fini et devenait ainsi lui-même quelque chose de fini, de limité, un texte, un livre" (p. 59). Évidemment, comme l'auteur le souligne, une telle conception pose problème. Le texte risque de devenir un objet d'adoration. Or, pour éviter cela, la tradition talmudique, le lieu par excellence de l'interprétation juive, ne propose pas une seule lecture, mais bien plusieurs lectures qui elles-mêmes deviennent sources d'un nombre infini de nouvelles possibilités. Pour le Juif, tout se passe donc dans le jeu du passage de l'infini au fini et de nouveau à l'infini. La lecture ne s'arrête jamais, car Dieu reste toujours au-delà de notre compréhension.

J. Moingt, nous propose, pour sa part, la lecture chrétienne de Dieu. Ici, le ton change de façon très marquée. D'une préoccupation avec le texte chez les Juifs, on passe à un profond souci de l'histoire et particulièrement de la valeur historique des documents du Nouveau Testament. L'auteur note qu'il y a rupture entre le Christianisme et la religion juive; une rupture qui provient de la perspective que présuppose les Évangiles et qui s'impose au lecteur comme exigence première de toute lecture évangélique, soit celle de la résurrection de Jésus. Cette rupture d'avec le judaïsme se manifeste également par plusieurs éléments de l'enseignement de Jésus qui, on doit le reconnaître, constitue une critique de la religion. L'exigence d'aimer son prochain se substitue à tous les préceptes de la tradition juive. Chacun doit chercher la volonté de Dieu, comme si elle n'était pas déjà révélée dans la Loi. Même le Temple, qui joue un rôle central dans la tradition juive, est relégué à l'arrière-plan dans le discours de Jésus. Le Dieu des Évangiles, c'est le Dieu qui sort de son enceinte sacrée pour venir à la rencontre des hommes. "Il n'est plus confiné dans des lieux (la montagne, le temple), on ne se met plus en relation avec Lui uniquement par des sacrifices ou par l'obéissance à ses lois. Dieu nous libère du poids de la religion et du sacré, avec toutes les terreurs qui y sont liées et toutes les servitudes qui en découlent" (p. 129). Selon J. Moingt, Jésus enseigne qu'on s'approche de Dieu et de son Royaume par le biais du quotidien. Dieu est là où nous sommes!

Il est surprenant de constater jusqu'à quel point nos trois interlocuteurs parlent d'une même voix. D'une part, le Dieu de la Bible est un Dieu transcendant, c'est-à-dire, un Dieu qu'on ne peut saisir complètement; ses multiples visages se manifestant dans la lecture plurielle de la Torah attestée dans le Talmud ou dans les quatre présentations évangéliques qu'on fait de Jésus. D'autre part, ce Dieu est près de nous. Il nous interpelle et nous appelle à dépasser les systèmes déshumanisants, la religion sans âme et sans coeur. Le Dieu des anciens Israélites, des Juifs ou des chrétiens est un Dieu qui invite toujours l'homme à une plus grande liberté. Fondamentalement, les trois auteurs présentent le portrait d'un Dieu d'amour et de justice. Un Dieu moral qui a un projet pour l'humanité. Un Dieu qui préfère une vie honnête et respectueuse du prochain aux exigences mécaniques du culte.

Cependant, si, sur le fond, on dénote de grands recoupements, les trois chemins qu'on nous propose pour arriver à Dieu divergent également. Pour l'historien du Proche-Orient ancien et le chrétien, l'histoire joue un rôle fondamental. C'est le lieu où Dieu se révèle. Pour le Juif, l'histoire est secondaire; ce qui importe avant tout, c'est le texte. Dieu se révèle dans le jeu constant, mais toujours inachevé de la lecture et de la relecture du texte. L'"événement Jésus" constitue évidemment la pointe initiale de la rupture profonde entre le judaïsme et le christianisme, une rupture telle qu'on ne reconnaît souvent plus le caractère foncièrement juif du Nouveau Testament ou l'unité "organique" entre le Premier et le Second Testament.

En résumé, bien qu'on puisse parfois déplorer les limites du style questions/réponses utilisé tout au long de l'ouvrage, et les dangers inhérents à lire les trois grandes et complexes traditions qu'on nous propose par le biais d'une voix unique, ce petit livre contribue de manière très significative non seulement à fournir une meilleure compréhension des origines de la foi judeo-chrétienne, mais représente un outil précieux pour faciliter le dialogue entre chrétiens, Juifs et tous ceux qui ont préféré se tenir à l'écart du Dieu de la Bible.

 

Pierre Gilbert

Mennonite Brethren Biblical Seminary (Fresno, Californie)

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