Arnaud Desjardins et Véronique Loiseleur, 1996.
L'ami spirituel, Paris, La Table ronde, 392 p.


Si, au cours de la seconde moitié de notre siècle, nombre de personnes se sont tournées vers les nouveaux groupes spirituels, c'est sans doute en bonne partie pour vivre une expérience profonde de transformation auprès de leaders spirituels charismatiques qui semblaient avoir eux-mêmes atteint un haut niveau de réalisation spirituelle. Le destin tragique de certaines sectes a témoigné violemment du fait que certains de ces leaders ont au contraire bafoué la bonne foi de leurs disciples. Mais de nombreux autres chercheurs spirituels, tels Arnaud Desjardins, témoignent d'une transformation spirituelle authentique auprès de véritables maîtres. Comme plusieurs de ces derniers sont orientaux, ils ne s'inscrivent pas dans un cadre religieux occidental traditionnel dont les points de repère sont assez facilement identifiables pour l'homme d'ici. Qu'est-ce qui définit un maître spirituel authentique, quelle que soit la tradition à laquelle il se rattache? Et qu'est-ce qu'un disciple sérieux? Quels sont les principaux obstacles dans le développement de la relation entre le maître et son disciple? Quel sens donner, par rapport à la critique moderne de l'autorité, à l'expérience séculaire des traditions où le maître a toujours exercé un puissant ascendant, qu'on l'ait appelé directeur de conscience, cheik, sensei, rabbi, guru ou lama?

Telles sont quelques unes des questions abordées dans L'Ami spirituel par Arnaud Desjardins, ce cinéaste et écrivain qui, par ses nombreux films et livres, a fait connaître en Occident les traditions orientales - surtout hindoue et bouddhiste - et qui, depuis une vingtaine d'années, est devenu lui-même une sorte de gourou familiarisant les occidentaux avec les thèmes et les pratiques d'une spiritualité à la fois teintée par l'Orient et axée sur le fond commun à l'ensemble des religions.

Comme les autres ouvrages du même auteur, ce livre ne constitue pas une analyse objective de type universitaire. Mais son discours témoigne d'une rigueur certaine, exercée à la pratique spirituelle concrète, et appuyée par une expérience fort variée. Desjardins parle sur un mode à la fois subjectif, prescriptif et critique d'un chemin qu'il a lui-même parcouru auprès de plusieurs maîtres hindous, bouddhistes tibétains et soufis comme Swâmi Prajnanpad, Mâ Anandamayi, Swâmi Ramdas, Soufi Mohammed Din de Maïmana, Khalifa Saheb-e-Charikar, Kangyur Rinpoché et Kheyentsé Rinpoché.

Selon Desjardins, on aurait tort de verser dans le discrédit systématique de la relation de maître à disciple ou dans son acceptation inconditionnelle. Le premier pas consiste à savoir reconnaître un bon maître. Compte tenu de la difficulté pour l'ego de se voir tel qu'il est et de transcender ses désirs et ses peurs, l'auteur estime que le recours au maître est, à toutes fins utiles, indispensable. Le maître authentique est celui qui s'est lui-même soumis comme disciple à son propre maître, qui a réalisé l'expérience de l'Absolu au-delà de l'ego, qui est libre du besoin de s'approprier, mû par un amour toujours désintéressé, et engagé inconditionnellement à guider les disciples qui le désirent jusqu'à l'expérience de cette sagesse ultime.

La première partie du livre est donc consacrée à la question du maître. Quels sont les critères pour juger d'un maître authentique? Est-il possible de se tromper et de voir un maître dans celui qui n'est qu'un charlatan? Quelles questions se poser pour savoir si le maître est encore sous le joug des pulsions et des illusions, s'il encourage le culte de sa personnalité, s'il favorise l'aliénation de la liberté de pensée? L'auteur passe en revue quatre grands thèmes soulevés habituellement à cet égard : l'orgueil de la célébrité, la détention du pouvoir, la soif d'argent, la manipulation sexuelle. Desjardins souligne l'importance de questionner le gourou, de le tester. Il explique en quoi consiste la simplicité et l'invulnérabilité d'un sage authentique.

Quelles sont par ailleurs les traits d'un disciple sérieux, et les embuches qu'il est susceptible de rencontrer sur la voie spirituelle en compagnie de son maître? Tel est le propos de la deuxième partie. Desjardins estime qu'il faut éviter non seulement le sectarisme, mais aussi la dispersion et le syncrétisme. Il faut ici se garder du tourisme spirituel, qui évite la mise en question de l'ego tout en encourageant l'«égodidactisme» et le détournement des exigences d'un enseignement authentique vers les besoins de sécurité et de confirmation de l'ego. Dans le contexte de ces pièges potentiels, Desjardins soutient qu'il ne faut avoir qu'un maître.

Le développement des difficultés dans la relation de maître à disciple se présente essentiellement comme suit. Trop souvent, le disciple aborde le maître pour ajouter du nouveau à son bagage de connaissances et confirmer ce qu'il croit déjà. À l'inverse, le maître veut mettre fin aux illusions qui nourissent le besoin de s'approprier le savoir comme un objet sans se transformer soi-même, le besoin de conforter l'ego dans ses jugements, ses repliements et ses mauvais plis. Mille et une stratégies sont employés par l'ego pour rester chenille alors que le maître est engagé à ce qu'il s'envole comme un papillon. Le disciple doit donc être très attentif à ses mécanismes de défense, à ses projection et ses transferts, à ses découragments.

Comme le soutient Desjardins, le maître authentiquene fait pas de mal, mais peut faire mal dans la mesure où il désarçonne les mécanismes protecteurs de l'ego. Est disciple non pas celui qui, à l'occasion d'une visite, est illuminé par le regard du maître, mais celui qui met en pratique son enseignement et qui, par le fait même, accepte d'être mis à l'épreuve, de souffrir parfois de ses attentes déçues et de ses faiblesses.

L'auteur nous offre aussi une belle réflexion sur l'obéissance et sa compatibilité avec la liberté. Notre époque a tendance à voir dans l'obéissance inconditionnelle une abdication fatale de la raison et une aliénation de la liberté individuelle. Mais, pour Arnaud Desjardins, obéir au maître, c'est, en toute connaissance de cause, «reconnaître une autorité extérieure bénéfique pour se libérer d'un esclavage intérieur désastreux» (p. 267). L'esclavage n'est pas institué par le relation entre le maître et le disciple, mais bien par les limites et les tiraillements de l'ego lui-même. Car, être vraiment libre, c'est s'éveiller au Soi infini au-delà de l'ego, c'est être cette conscience à jamais sereine qui, contrairement à l'ego, ne peut être ballotée par les événements extérieurs et intérieurs, enchaînée par les désirs, les peurs, les pulsions inconscientes.

L'Ami spirituel constitue un excellent guide pour celui qui porte un intéret personnel pour la transformation spirituelle sous la direction d'un maître. Pour les fins de la recherche, le livre présente un tour d'horizon stimulant des questions soulevées par la relation entre maître et disciple dans le contexte contemporain.

 

Roger Marcaurelle

Université du Québec à Montréal

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