André Guindon, 1998.
L'habillé et le nu. Pour une éthique du vêtir et du dénuder, texte établi et présenté par Rosaire Bellemare et Réjean Robidoux, Ottawa, Presses de l'Université d'Ottawa / Cerf.


Ouvrage posthume d'André Guindon, cette publication est issue d'un cours donné à plusieurs reprises sur l'éthique de la nudité et du vêtement. Le texte laissé inachevé a été revu et corrigé aux fins de la présente édition par ses collègues Rosaire Bellemare et Réjean Robidoux. Comme ce dernier le mentionne dans son avant-propos, écrire sur une morale de la nudité et vouloir en rechercher les composantes «naturelles» n'est pas, encore aujourd'hui, une entreprise banale. Ce livre a donc le mérite d'aborder un domaine de réflexion peu fréquenté et à peine exploré en éthique contemporaine.

Est-ce qu'une morale globale du vêtir et du dénuder, reposant sur des principes admis par tous, peut faire l'objet d'un consensus ou ne serait-on sans cesse confronté qu'à une diversité de règles et de normes locales variant d'un lieu à l'autre au gré du temps? Question-clé qui oriente et structure l'ensemble de la recherche présentée. L'appareil critique développé par A. Guindon plaide en faveur d'une approche globalisante tout en déployant - de manière convaincante - les catégories nécessaires à la compréhension de la complexité des comportements étudiés. Pour mieux saisir la logique d'ensemble sous-jacente à une multitude de systèmes vestimentaires, l'auteur propose «un examen comparatif diachronique des usages vestimentaires dans le but de dégager les signifiés majeurs qui traversent la culture humaine des apparences» (p. 33). Ainsi, en portant un regard attentif sur la diversité des «us et costumes», espère-t-on pouvoir y découvrir à l'oeuvre «les fonctions majeures de la gestuelle vestimentaire».

A. Guindon se rallie ainsi à une définition de l'éthique fondée sur ce que M. Merleau-Ponty nomme les gestuelles «gestuantes» liées à l'acte d'énonciation et de communication, en opposition aux gestuelles «gestuées» qui reposent sur le résultat constatable de la gestuelle. Le jugement moral ne portera donc pas sur la présence ou l'absence de telle ou telle pièce de vêtement mais sur l'attitude et les valeurs que l'on accorde à la pratique même du vêtir et du dévêtir. En soi, la nudité ou la vêture n'est ni bonne ni mauvaise, écrit Guindon, tout dépend des valeurs que cette gestuelle veut exprimer et communiquer.

Le projet consistera alors à passer en revue une multitude d'usages du vêtir et du dénuder - à partir d'une somme impressionnante de documents - pour en dégager des constantes fondamentales. De cet inventaire des pratiques du vêtir, on a ainsi retenu les catégories d'appartenance, de socialisation et de participation à la vie communautaire que procure le vêtement à ses usagers, en soulignant spécifiquement le besoin d'individualisation, de singularisation et d'autonomie manifesté par ces mêmes pratiques. À ces catégories, A. Guindon ajoute deux degrés d'analyse, celui d'un enracinement communautaire plus permanent et un autre, plus aléatoire et sujet à de constantes modifications, comme l'appartenance professionnelle ou encore la «recherche d'identités inédites». Une section particulièrement intéressante de cette typologie est celle du «vêtir de transformation» qui mise sur l'invention et l'exploration de soi. Sous cette rubrique, l'auteur discerne les gestuelles contestataires de celles qui n'expriment qu'indifférence sinon inadaptation aux coutumes en vigueur. Mais, au-delà de ces effets de mode, A. Guindon nous rappelle l'origine sacrée de la gestuelle vestimentaire. «N'importe quelle pièce de vêtement, écrit-il, peut servir à symboliser le sacré» (p. 112). Pour ceux qui s'en revêtent, l'habit religieux représentera toujours le signe d'une transformation radicale et l'accès à une vie nouvelle. De ces différents aspects du vêtir, l'auteur en dégage trois fonctions essentielles à l'instauration d'une éthique vestimentaire: la socialisation, l'individualisation et la transformation de ceux qui accomplissent cette gestuelle.

La deuxième partie du livre est consacrée au dévêtir et à «l'humaine nudité». L'auteur y distingue deux types de dénudation: un dénuder enculturé et un dénuder déculturé. Les différences attribuées à ces gestuelles proviennent essentiellement des significations que l'expérience humaine leur réserve. Ainsi, le bien-être, la simplicité et l'intimité seront les composantes propre au dénuder enculturé et humanisé. Par contre, la nudité pourra aussi exprimer le mal-être plutôt que le bien-être, l'humiliation et la désunion. Le dénuder serait ainsi doté d'un potentiel enculturant ou déculturant interprétable uniquement dans le réseau de communication dont il fait partie. Cependant, comme le fait remarquer A. Guindon, le dénuder déculturant est une «gestuelle souvent délicate à évaluer, car son interprétation juste dépend autant des signifiés culturels dont elle est porteuse que des sens subjectifs dont la chargent destinateurs (...) et destinataires» (p. 188). Chacun est ainsi juge et interprète de son propre bien-être ou mal-être, de sa propre expérience d'un dénuder plus ou moins humanisant. Cette position est sûrement celle qui prête le plus à discussion dans l'ensemble de la réflexion proposée, sinon celle qui porte peut-être le plus à conséquence.

Dans la suite de cette avancée, l'auteur développe - avec subtilité - une éthique personnelle et sociale du dénuder centrée principalement sur l'intention et la relation. Sans élaborer davantage, retenons seulement les trois critères définissant une conduite morale du dénuder (p. 214):

Premièrement, ne serait morales que les conduites de nudité qui expriment l'intégration des personnes impliquées. La pudibonderie comme l'impudeur seraient, de ce point de vue des conduites de dépersonnalisation répréhensibles. Ne seraient aussi morales que les conduites qui manifestent l'identité authentique des personnes. Et enfin, ne seraient morales que les conduites qui incitent à la bienveillance réciproque des participants.

Le dernier chapitre sur lequel a travaillé A. Guindon porte essentiellement sur un dépassement de la morale par la théologie. Ce que ses collègues de l'Université Saint-Paul ont nommé dans leur présentation un «essai mystique sur l'humble et terrestre et chrétienne nudité» (p. 264). Il y a en effet dans cette dernière partie des pages très vibrantes et magnifiquement écrites sur la «nudité crucifiée et ressuscitée du Christ» qui transcendent la simple dimension morale. Aussi, parler d'une «théologie de la nudité», dans son expression symbolique d'abandon de soi et de confiance, serait sûrement un prolongement logique et souhaitable de la pensée innovatrice d'André Guindon.

 

Louise Fournel

Université du Québec à Montréal

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