Othmar Keel, 1997.
Le Cantique des cantiques, coll. Lectio Divina Commentaires, 6, Paris, Fribourg; Cerf, Éditions universitaires de Fribourg, 314p.


Un livre riche en symboles comme le Cantique des cantiques (Ct) est toujours susceptible d'interprétations différentes, voire d'approfondissements. Othmar Keel avait déjà proposé une première étude des métaphores du Ct dans son livre intitulé Deine Blicke sind Tauben. Zur Metaphorique des Hohen Liedes, Stuttgart, Stuttgarter Bibelstudien 114/115, 1984. Deux ans plus tard, il allait nous présenter un commentaire complet du Ct : Das Hohelied, Zürcher Bibelkommentare, AT 18, Zürich, Theologischer Verlag, 1986, 268p. Traduit en anglais en 1994, ce commentaire a déjà été favorablement acceuilli par les critiques germanophones et anglophones. Malheureusement, jusqu'à ce jour, il était plutôt resté inconnu du public francophone. On ne peut donc que se réjouir de la présente traduction réalisée par Susanne Müller-Trufaut.

Le livre se divise en deux grandes parties : introduction (p. 9-52) et commentaire (p. 53-296). Dans son introduction, Keel répond d'abord aux grandes questions qu'on retrouve dans tous les bons commentaires du Ct. En ce qui concerne la question de l'unité du livre, il est d'avis que le Ct ne peut se lire que comme une anthologie de chants parfois étroitement unis par les mêmes désirs ou souhaits ou encore par des mots-clé et parfois simplement juxtaposés; cette thèse est fondée sur le fait qu'aucun exégète n'a réussi à déceler dans le Ct une structure quelconque ou une composition formelle rigoureusement poursuivie d'un bout à l'autre.

Par conséquent, la date de rédaction s'étend sur une période assez longue, soit entre le huitième et sixième siècle avant notre ère, cela sans exclure que certains mots ou certains chants aient pu être insérés plus tard dans le recueil. On pourrait certes situer sans aucune difficulté certains chants du Ct jusqu'à la période perse, puisque le Ct contient quelques mots d'origine persane (dans son commentaire, Keel signale le mot pardes, "parc", en Ct 4,13; on pourait aussi ajouter les mots nerd, "nard", en Ct 1,12 et 4,13, 'êgôz, "noyer" en Ct 6,11, et peut-être même le mot karkom, "safran" en Ct 4,14), mais il m'apparaît injustifié de croire que certains passages du Ct pourraient même dater de la période grecque. Par exemple, dans son commentaire en Ct 3,9, Keel suppose que le mot "litière" est un mot d'emprunt qui doit être dérivé du grec phoreon (voir 1 M 3,27). Or, il n'y a aucune raison pour faire appel à une influence grecque tardive, car le hapax legomenon 'apireyôn, habituellement rendu par "litière", peut très bien provenir soit du sanskrit paryanka ou plus directement du perse upari yâna > aparyân > apiryôn; upari signifiant "sur" et yana, "étendre", d'où encore yâna, "litière", "chaise à porteur".

Quant au sens global du Ct, l'auteur commence par nous expliquer, brièvement mais clairement, comment on en arriva à l'interprétation allégorique. Puis, après un bref état de la recherche &emdash; qui n'est d'ailleurs plus à jour, puisque plus d'une douzaine de livres et de nombreux articles sont parus sur le Ct depuis la première édition de ce commentaire &emdash; où sont réfutées les interprétations allégoriques, typologiques, dramatiques, cultuelles, etc., Keel nous présente sa thèse : le Ct est une anthologie de chants de désir entre deux amants, des poèmes célébrant un amour érotique complètement désacralisé et démythisé. Pour justifier cette thèse, qui en soi n'a plus rien d'original depuis quelques décennies, l'auteur fait appel, non seulement à l'ensemble de la Bible et de la littérature du Proche-Orient ancien (et plus particulièrement la poésie amoureuse de l'Égypte ancienne), mais aussi, et c'est là que réside toute l'originalité du livre, à toutes les richesses de l'iconographie de l'Orient ancien (surtout l'Égypte et la Mésopotamie).

Dans l'ensemble, le commentaire, accompagné de 183 illustrations, nous propose donc une très belle leçon de méthodologie. En outre, une analyse comparée avec l'édition originale et la traduction anglaise révèle que cette édition française a l'avantage d'avoir pas moins de 38 illustrations supplémentaires. Quelques points de détail ont donc été adaptés à l'état actuel de la recherche, ce qui n'est pas sans accentuer la grande valeur de ce commentaire. Une bibliographie indiquant les sources des illustrations (p. 297-304) et une bibliographie sommaire signalant les principaux travaux cités par l'auteur (p. 305-306) complètent le commentaire; enfin un index thématique (p. 307-312) termine l'ouvrage qui est ainsi plus facile à consulter.

En résumé, les exégètes pourront ne pas être d'accord avec toutes les interprétations de détail ou les comparaisons avancées (je pense ici, entre autres choses, à la figure 69 qui présente une litière avec baldaquin reconstituée à partir d'un fragment datant de l'époque impériale romaine et qui sert à expliquer Ct 3,9-10), mais tous feront leur profit de ce livre, qui restera sûrement un grand classique dans l'histoire de l'interprétation du Ct.

 

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

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