Ernest-Marie Laperrousaz (dir.), 1997.
Qoumrân et les manuscrits de la mer Morte. Un cinquantenaire Paris, Cerf, 459 p.


Ernest-Marie Laperrousaz et une douzaine de collaborateurs soulignent dans ce collectif le cinquantième anniversaire de la découverte des premiers manuscrits de la mer Morte. L'ouvrage comporte un avant-propos d'André Caquot (pp. 7-10) et dix-neuf chapitres de longueur inégale abordant les sujets les plus divers : 1. E.-M. Laperrousaz, «Présentation générale» (pp. 11-33); 2. R.-J. Tournay, «Souvenirs de Qoumrân» (pp. 35-37); 3. J.-M. Rousée, «Fouiller avec le P. de Vaux» (pp. 39-47); 4. J.-B. Humbert, «Notes du chantier de Qoumrân du R. P. de Vaux : de la stratigraphie à l'interprétation» (pp. 49-55); 5. A. Lemaire «Le roi Jonathan à Qoumrân (4Q 448 B-C)» (pp. 57-70); 6. E.-M. Laperrousaz, «Le cadre chronologique de l'existence à Qoumrân de la Commnauté essénienne du Maître de justice» (pp. 71-97); 7. E.-M. Laperrousaz, «La protohistoire de la Communauté essénienne du Maître de justice. Essai de synthèse» (pp. 99-116); 8. A. Lemaire, «Qoumrân : sa fonction et ses manuscrits» (pp. 117-149); 9. E.-M. Laperrousaz, «Y a-t-il un scandale dans l'édition des Manuscrits de la mer Morte?» (pp. 151-157); 10. J. Margain, «L'hébreu à Qoumrân» (pp. 159-173); 11. U. Schattner-Reiser, «À propos de l'araméen à Qoumrân» (pp. 175-204); 12. H. de Contenson et E.-M. Laperrousaz, «La grotte 3 de Qoumrân et le "Rouleau de cuivre"» (pp. 205-213); 13. E. Tov, «L'importance des textes du désert de Juda pour l'histoire du texte de la Bible hébraïque. Une nouvelle synthèse» (pp. 215-252); 14. É. Puech, «Les manuscrits de la mer Morte et le Nouveau Testament» (pp. 253-313); 15. H. Rouillard-Bonraisin, «Les manuscrits de la mer Morte et les Apocryphes-Pseudépigraphes de l'Ancien Testament» (pp. 315-343); 16. F. Schmidt, «Les modèles du Temple à Qoumrân» (pp. 345-366); 17. E.-M. Laperrousaz, «L'attente messianique dans les Manuscrits de la mer Morte» (pp. 367-389); 18. E.-M. Laperrousaz, «Le Maître de justice» (pp. 391-408); 19. É. Puech, «Les esséniens croyaient-ils à la résurrection?» (pp. 409-440). E.-M. Laperrousaz signe la conclusion (pp. 441-449) de l'ouvrage, qui comporte également quelques plans et photos, de même qu'une reproduction de deux pages d'un carnet de fouilles de R. de Vaux (pp. 40-41).

Les quatre premiers chapitres évoquent principalement les fouilles archéologiques et leur première interprétation. Dans sa présentation générale, E.-M. Laperrousaz rappelle sommairement la localisation du site de Qoumrân (la graphie Qumran est considérée comme la forme anglaise), l'histoire des fouilles, l'identification toujours valable des occupants avec les esséniens des notices anciennes, et, en appendice, la curieuse découverte d'os d'animaux qui seraient, à son avis, les reliefs d'une fête chômée au cours de laquelle le site aurait été attaqué par les troupes romaines en 68. Après quelques souvenirs anecdotiques de R.-J. Tournay, J.-M. Rousée trace un portrait saisissant de l'humaniste et du religieux que fut Roland de Vaux, directeur des fouilles de Qoumrân, alors que J.-B. Humbert montre l'intérêt de la «synthèse des notes de chantier» rédigées par de Vaux lui-même et publiée récemment en guise de commentaire des photographies prises au cours des campagnes des années cinquante (J.-B. Humbert et A. Chambon, Fouilles de Khirbet Qumrân et de `Aïn Feshkha, I Fribourg [Suisse], Éditions universitaires, 1994).

Les questions d'ordre historique sont abordées aux chap. 5 à 8. A. Lemaire soutient que le roi Jonathan mentionné à deux reprises dans un fragment de la grotte 4 (4Q 448) pourrait être Alexandre Jannée (103-76) plutôt que Jonathan dit Maccabée (160-142). E.-M. Laperrousaz propose une chronologie modifiée de l'occupation du site de Qoumrân: la période I s'étendrait environ des années 100 à 65 et la période II des années 24 ou 23 avant notre ère jusqu'en 68 de notre ère; la constitution des esséniens en une secte, résultant d'un éclatement de la Congrégation des assidéens, aurait précédé de peu l'installation à Qoumrân. Le site aurait fonctionné, selon A. Lemaire, comme un lieu d'enseignement, «une sorte de beyt midrash essénienne, avec intendance, confection de manuscrits et bibliothèque» (p. 149).

Après un rappel, par E.-M. Laperrousaz, des péripéties qui ont conduit à dénouer l'impasse de l'édition des manuscrits (chap. 9), les contributions de J. Margain (chap. 10) et U. Schattner-Reiser (chap. 11) attirent l'attention sur les particularités dialectales du micromilieu qoumrânien et sur les influences que les langues hébraïque et araméenne y ont exercées l'une sur l'autre. Le rouleau de cuivre de la grotte 3 de Qoumrân présente un cas particulier : à la suite de J.T. Milik, E.-M. Laperrousaz (chap. 12) estime qu'il y aurait été déposé par les insurgés de la deuxième révolte; il l'interprète comme la liste «des endroits où le Trésor du Temple et de l'État aurait été caché quand Bar Kochba dut quitter l'Hérodium» (p. 213).

Les chap. 13-15 explicitent la contribution des manuscrits de la Mer Morte (ou du désert de Juda) aux études bibliques. La synthèse particulièrement fouillée d'E. Tov sur l'apport des manuscrits du désert de Juda (incluant ceux de Massada, du Nahal Hever et de Murabba'at) pour l'histoire du texte de la Bible hébraïque prend en compte les textes bibliques, ramenés à cinq groupes, et les leçons attestées dans des oeuvres non bibliques telles que les pesharim; elle permet de bien saisir à la fois la situation de «pluralité textuelle» qui prévaut entre le 3e s. av. J.C. et le 1er s. de notre ère et l'émergence du caractère normatif de la famille massorétique (p. 240). Dans une très substantielle mise au point sur les manuscrits de la Mer Morte et le Nouveau Testament, E. Puech, qui retient l'identification des Qoumrâniens aux esséniens et date leur installation au désert vers 152 av. J.C., réfute l'appartenance de Jean-Baptiste ou de Jésus à ce mouvement, marque clairement les différences entre le Maître de justice et Jésus et écarte quelques fausses pistes (la prétendue présence de fragments du Nouveau Testament parmi les manuscrits, l'annonce d'un «engendrement» du messie en 1QSa II, l'identification du fils de Dieu de 4Q 246 au Roi-Messie), pour insister sur des rapprochements beaucoup plus significatifs (mentions de la crucifixion et des «pauvres en esprit», textes de béatitudes et de rituels d'exorcismes, développements concernant la figure de Melkîsedeq et les attentes messianiques esséniennes); quelques-uns des points de contact entre l'essénisme et le christianisme s'expliqueraient, à son avis, par «l'entrée d'esséniens dans la jeune communauté judéo-chrétienne (p. 310). H. Rouillard-Bonraisin introduit le lecteur, selon la séquence biblique, dans le vaste champ des apocryphes pseudépigraphes de l'Ancien Testament : outre de nouveaux documents de ce type, tel qu'un Apocryphe de la Genèse, les grottes de Qoumrân ont confirmé l'existence de sections araméennes ou hébraïques du livre d'Hénoch, des Jubilés et des Testaments des douze partriarches et fourni quelques appuis à l'hypothèse d'une origine essénienne ou «paraessénienne» pour plusieurs de ces écrits porteurs de secrets «cachés», à l'image de la secte elle-même (p. 343).

Les croyances et attentes du groupe sont illustrées dans les chap. 16-19. La littérature sectaire fait état d'une communauté de la Nouvelle alliance structurée selon la «pensée du Temple», dont elle est physiquement éloignée : selon F. Schmidt, elle a forgé sa symbolique en empruntant à Ézéchiel le modèle de l'Exil où Dieu permet la survie d'un reste et lui promet l'édification d'un nouveau Temple, et à Osée le modèle de l'Exode où le camp est organisé en trois zones de sainteté croissante (Israël, les Lévites, la Shekhîna). E.-M. Laperrousaz réaménage l'hypothèse d'une évolution complexe de l'attente messianique essénienne en la situant dans le cadre chronologique élaboré au chap. 6 : après une période non messianique, la communauté aurait attendu un messie royal, puis deux messies, un roi et un prêtre; elle aurait ensuite espéré le retour eschatologique du Maître de justice remplissant les deux fonctions, pour finalement revenir à un messianisme davidique classique. Le même auteur trace, au chap. suivant, un portrait du Maître de justice : d'origine sacerdotale, cet organisateur de la communauté aurait été persécuté, exilé, et délaissé par plusieurs disciples, tandis que ses fidèles en faisaient le Messie devant revenir à la fin des temps; mais les textes de Qoumrân taisent son identité sur laquelle les chercheurs se perdent en conjectures. É. Puech synthétise ses vues sur la croyance essénienne en la résurrection : la foi en la résurrection est antérieure à son expression en Dn 12 et remonte au moins au 3e s. avant notre ère (Is 26, Visions d' `Amram, I Hénoch); quatre textes fondamentaux de la littérature essénienne (les Hymnes, la Règle de la Communauté, la Règle de la Guerre et le Document de Damas) et plusieurs autres documents, notamment le Deutéro-Ézéchiel (4Q 385) et une Apocalypse messianique (4Q 521) attestent clairement que les esséniens attendaient, au jour de la Visite divine, «la résurrection et transformation du juste dans la gloire du Nouvel Adam [...] mais, d'autre part, la damnation éternelle des impies» (p. 437).

Dans une courte conclusion, É.-M. Laperrousaz souligne que malgré «une intéressante diversité d'opinions», notamment à propos des questions historiques, les auteurs s'entendent pour considérer le site de Qoumrân comme un établissement essénien auquel il faut rattacher la bibliothèque des grottes. En plus de nous procurer une connaissance directe des esséniens, ces documents nous permettent de mieux connaître la situation du judaïsme palestinien dans son ensemble à la veille et au début de l'ère chrétienne, sans pour autant qu'il faille assimiler les figures assez ressemblantes du Maître de justice et de Jésus.

Cet ouvrage se présente comme un effort de synthétiser la recherche qoumrânienne récente, principalement celle des auteurs francophones (seul le texte d'E. Tov est traduit de l'anglais, de manière parfois un peu rugueuse). É.-M. Laperrousaz s'en est octroyé une généreuse portion (à peu près le tiers), ce qui lui permet de résumer de manière assez organique ses hypothèses, formulées dans de nombreux travaux antérieures, qui ne font pas l'unanimité chez ses collègues. Les articles de F. Schmidt et d'É. Puech sur la résurrection condensent également des études beaucoup plus substantielles auxquelles les spécialistes se reporteront. La contribution d'A. Lemaire sur la fonction et les manuscrits de Qoumrân (chap. 8) est sans doute celle qui se démarque le plus par son originalité et la vraisemblance de l'hypothèse proposée. Les trois fresques panoramiques sur l'apport de ces documents à l'histoire du texte de la Bible hébraïque, des origines chrétiennes et des écrits apocryphes pseudépigraphes sont à compter parmi les meilleures mises au point disponibles sur ces questions incontournables pour les biblistes et les historiens du judaïsme et du christianisme ancien, tout comme les études sur l'hébreu et l'araméen qui s'adressent davantage aux chercheurs spécialisés dans ces disciplines. Malgré son intérêt indéniable, ce collectif ne saurait dispenser l'édition française de proposer une véritable introduction à l'archéologie et aux manuscrits de la mer Morte, de Qoumrân, en particulier.

Au plan technique, il faut signaler quelques incongruités, par exemple le renvoi aux chapitres du livre par des numéros en chiffres romains, alors que l'édition les a numérotés en chiffres arabes (voir par ex. p. 392 n. 2 etc.). En page 373, il faut certainement lire le «sceptre» d'Israël plutôt que le «spectre». À la liste générale des sigles et abréviations (pp. 451-453), ajouter FE pour : R. Eisenman et J.-M. Robinson, éd., A Facsimile Edition of the Dea Sea Scrolls, Washington D.C., 1991. Dans la vignette de la photo de la p. 4 et dans celle de la 3e photo entre les pp. 224 et 225, l'«auteur» est évidemment É.-M. Lapperousaz.

 

Jean Duhaime

Université de Montréal

Sommaire des recensions / Page d'accueil