David Le Breton, 1997. Du silence, collection Traversées, Paris, Métailié, 292 p.


Ce n'est sans doute pas étonnant, et encore moins un hasard, si l'auteur, entre autres, d'une anthropologie du corps (Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, 1995 [1990], 3e édition corrigée) et plus récemment des émotions (Les passions ordinaires. Anthropologie des émotions, collection Chemins de traverse, Paris, Armand Colin, 1998) s'intéresse, a contrario, au bruissement de la modernité, au silence, à ses manifestations, à ses traductions. Loin de la nécessité moderne du «tout dire» ou de la tentation d'une «catharsis du silence» (Kierkegaard), David Le Breton, entre la parole trop pleine et la parole trop vide, au-delà d'un éloge d'une parole qui se suffirait à elle-même ou d'un silence assourdissant, dessine une éthique de la conversation où «toute parole en effet est précédée d'une voix silencieuse[...]» (pp. 18-19). Conversations plurielles, car c'est bien les diverses interactions possibles qui intéressent ici l'anthropologue, comme ces moments où «[...] amants ou [...] amis [...] ne craignent pas de se taire ensemble» (p. 21).

Ce livre est un hommage aux points de suspension, à ce que d'autres nomment les «démarcatifs» (voir Jean Oury, «C'est la moindre des choses», conférence inédite, Strasbourg, 6.12.1996, Colloque ARCANES, «Les psychothérapies») sans lesquels nul «discours» n'a de sens. «Le silence est un modulateur de la communication, un balancier dont les mouvements autorisent le cheminement tranquille de la parole d'un individu à l'autre quand l'accord règne sur sa signification.» (p. 27) Oscillant entre tradition et modernité, d'un impassible sioux à un volubile adolescent, David Le Breton questionne le temps dont chacun éprouve culturellement, socialement, singulièrement la nécessité. Il y a peut-être des temps pour parler et des temps pour se taire, encore faut-il savoir les vivre pour acquérir cette moderne et parfois illusoire «compétence de communication» (D. Hymes, Foundations in Sociolinguistics : an Ethnographic Approach, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1974). Communiquer certes, mais pour créer, maintenir ou restaurer ces liens sociaux qui se délitent «[...] car l'établissement du lien social est chose grave qui exige prudence et temps» (p. 37).

Bien sûr le silence peut être aussi malaise, signe d'une dévitalisation de l'institution, d'un diktat ou d'une oppression, et l'auteur nous fait entrer dans ces paysages où «des anges passent» au fil de circonstances diverses. Mais le silence, complice, est aussi, à d'autres moments, une arme, un remède, une solution pour lutter contre «la comédie de disponibilité» (Erving Goffman, Façons de parler, Paris, Minuit, 1987). À ce titre est exemplaire l'évocation du salut manouche qui se traduit non par «au revoir» mais par «on ne se dit rien» : «Conduite déconcertante pour nos sociétés hantées par la transparence et le contrôle, soucieuses d'assurer la continuité de la parole.» (p. 55) L'auteur analyse, d'une manière qui peut sembler presque exhaustive, les formes si diverses du silence dans la conversation &emdash; ce qui contribue aussi à une étude des modes singuliers d'accession au langage &emdash;, pour s'attarder sur les politiques, les disciplines, les manifestations du silence.

Nous sommes, humains, en quête d'échanges qui promeuvent du lien et lui donnent sens. Or «[l]e silence unit et sépare [...car il ...] n'est pas une substance mais une relation» (pp. 79-80). Ces mouvements sont pléthoriques, et leurs formes varient de la complétude au déni de l'échange, de l'indifférence, «forme sonore du silence» (p. 104) en passant par le mi-dire, du mutisme (électif ou non) à l'indicible, voire à l'oppression de la réduction au silence. «Une langue qui ne fait plus sens et cesse d'animer le lien social est une forme gauchie du silence, nul ne l'entend plus, même quand elle s'énonce.» (p. 97)

Subtiles demeurent la loi du silence et toutes les formes, là aussi complexes et variées, du secret. L'anthropologue visite quelques sociétés secrètes, le sociologue, sur les traces de Georg Simmel, les arcanes de la dissimulation. «Tout individu témoigne d'une zone d'ombre. Mais l'accord règne sur le fait que lui seul est habilité à décider de ce qu'il entend rendre public à son sujet.» (p. 119) On songe ici à tous les stratagèmes assurant la protection de soi. Le secret permet aussi d'advenir à un ordre oh combien symbolique, comme lors des rites initiatiques. «Le secret est le frère utérin du silence» disent les Bambara. La psychanalyse permet de frayer d'autres chemins, plus aisément repérables chez l'homme moderne. Les ruses de l'inconscient permettent alors de voiler un peu plus ou de dévoiler l'indicible. Psychanalystes et analysants, de l'un et l'autre côté du divan, expérimentent la densité et les bénéfices du silence. «Je soupçonne que mon silence est mon outil thérapeutique le plus fiable [...]», confie H. Searles (L'environnement non humain, Paris, Gallimard, 1986), et en contrepoint, «les heures les plus intenses et les plus utiles de ma véritable analyse ont été les heures «blanches», sans aucun échange de mots», semble lui répondre F. Camon (La maladie humaine, Paris, Gallimard, 1984).

Le silence est aussi l'affaire des institutions où, comme au cinéma par exemple, il est parfois de mise. Et l'auteur d'évoquer le «silenciaire» qui, aux temps de l'Empire romain, veillait au silence là où il était de rigueur (p. 141). Mais le silence ne se manifeste pas sans raison. Il «[...] n'est pas seulement une certaine modalité du son, il est d'abord une certaine modalité du sens.» (p. 144) S'il peut être l'expression d'un recueillement, une manière de se rendre disponible, une forme de conjuration, il révèle aussi l'angoisse, la mort... La peur de vieillir, l'édulcoration des rituels du dernier passage, l'augmentation des dépressions (La dépression : plusieurs auteurs l'évoquent en suggérant qu'après l'hystérie au XIXe siècle elle serait la maladie du XXe), entre autres, témoignent des difficultés du monde et des hommes modernes à supporter le vide, l'absence, le manque. Ainsi, «[l]a musique d'ambiance demeure une arme efficace contre une certaine phobie du silence» (p. 169). Le silence est un reste, souligne David Le Breton, face à la «[...] modernité [qui] traduit une tentative diffuse de saturation de l'espace et du temps par une émission sonore sans repos» (p. 173).

Puis l'auteur nous invite à explorer les territoires plus particuliers des spiritualités, lieux propices au commerce du silence, d'abord parce que le silence est l'expression de la parole parfaite de Dieu. Dès lors l'humaine parole devient vaine; la prière trouve sa force dans le silence. Cette humilité à l'oeuvre concourt à la discipline d'impeccabilité à laquelle s'astreignent des ermites, des moines, des mystiques &emdash; telle l'hésychia (Église d'Orient) qui prône solitude, repos et silence. Dans quelques monastères, où la joie n'est pas absente, se propage parfois «un rire absolument silencieux» (p. 195). Il n'y a pas que pour les mystiques que «Dieu est au-delà des mots ou de la pensée...» (p. 200), cet axiome jalonne la tradition chrétienne qui elle-même puise ses sources jusqu'à Platon et son célèbre Silentio conclusit. La transcendance promue par le silence se retrouve dans quasi toutes les religions &emdash; que l'on songe, par exemple, aux préceptes de Bouddha. Mais les profanes sont eux aussi en quête d'«un absolu de la communication par la plénitude du silence» (p. 233). Propice également à de fécondes méditations, cette réflexion de l'auteur : «L'absence de réponse incite à la recherche.» (p. 228)

Le silence avoisine les contrées de la mort et participe au passage, au respect dû à l'être cher, à la relation avec le défunt. Les rituels qui le fécondent varient bien sûr suivant les cultures et les sensibilités individuelles, mais il est rare que la parole, les cris ou les pleurs, présents eux aussi, emplissent la totalité de l'espace et du temps des funérailles. Car, plus fondamentalement, «[l]e silence s'établit dans la mort comme en son élément nourricier, il semble y plonger l'une ou l'autre de ses racines» (p. 249). Face au silence assourdissant de la mort, &emdash; car si «le deuil est une exclusion du sens» (p. 256) on perçoit bien qu'ici bien sûr « la mise en mot est une mise en sens » (p. 264) &emdash;, notre propre silence participe à tant d'instants à une gestion de l'absence de l'autre, du «manque à être de la parole qui a perdu son destinataire privilégié» (p. 296).

«En écrivant sur le silence, conclut l'auteur, en assumant le paradoxe, j'ai rêvé, en vain, de coudre les phrases sur une étoffe de silence.» (p. 267) Et pourtant c'est à une lecture prudente que nous convie David Le Breton, une lecture qui ne souffre pas la vitesse, mais le rythme lent de l'écoute d'un conteur qui s'appuie aussi sur le silence. Ce livre bien sûr est rigoureux, à l'instar de ses ouvrages précédents, mais il est une nouvelle invitation au voyage. Et l'on songe un instant, qu'à l'instar d'Arthur Rimbaud, il aurait pu nous dire : «J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.» (Une saison en enfer. Délires, II, Alchimie du verbe, dansOeuvres, Paris, Garnier, 1960)

 

Thierry Goguel d'Allondans

IFCAAD, Strasbourg

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