Simon Légasse, 1997. L'évangile de Marc, coll. Lectio Divina, Commentaires, 5, Paris, Cerf, Tomes 1 et 2, 1047 p.


Avec ce cinquième «Commentaires» de la collection «Lectio Divina», Simon Légasse, après son importante étude du Procès de Jésus (L'histoire, «Lectio Divina 156»; et La Passion dans les quatre évangiles, «Lectio Divina, Commentaires 3»), signe un autre ouvrage appelé à faire époque.

Après une liste bibliographique des grands commentaires et des études les plus pertinentes sur Marc, une brève introduction (34 pages sur un total de 1047) s'attaque aux problèmes de fond de l'évangile : origine, structure et orientation interne, leçons (théologie et message), le tout précédé de l'incontournable question : «Qu'est-ce qu'un évangile?» Les études pour en déterminer le genre littéraire se répartissent en deux courants principaux : dans l'un, on élude pour ainsi dire la question en s'efforçant de démontrer le caractère unique d'un tel écrit &emdash; l'évangile est alors perçu comme un novum littéraire; dans l'autre, on le range parmi les représentants d'un genre défini. L'A., s'il est d'avis que, dans le domaine de la littérature, la pure nouveauté a de bonnes chances d'être une vue de l'esprit et que des antécédents littéraires sont nécessaires pour que les lecteurs s'y retrouvent, souligne néanmoins que l'évangile de Marc a inauguré une espèce particulière. Cela tient de la nature même de l'oeuvre. Marc, de toute évidence, est le premier écrivain à rédiger une «vie de Jésus» et ce, en vue du salut et de la vie éternelle des croyants : «C'est une oeuvre qui n'a d'autre but que de rendre accessible le bénéfice de la rédemption.» (p. 32)

Très littérale, la traduction française du texte s'inspire de celle de la Synopse de P. Benoit et M.-É. Boismard (Cerf, 1965).

Le commentaire proprement dit suit le pas à pas du texte. De la méthode historico-critique, l'a. privilégie un aspect, celui qui préside à la recherche dite synchronique. Celle-ci, selon le récent document de la Commission biblique pontificale, L'Interprétation de la Bible dans l'Église, vise à expliquer «le texte en lui-même, grâce aux relations mutuelles de ses divers éléments et en le considérant sous son aspect de message communiqué par l'auteur à ses contemporains.» Ainsi, l'archéologie du texte est rabattue au second plan. Les sources utilisées par l'évangéliste, l'itinéraire et les étapes parcourues par les divers traditions jusqu'à leur emplacement actuel dans l'évangile, ainsi que toutes autres questions se rapportant à la composition du récit n'occupent dans le commentaire que «la place indispensable à la compréhension du texte tel que l'a produit son auteur et qu'il se présente à nous.» (p. 7) Or, cette méthode qui, tout au long de l'analyse, s'avère des plus fructueuses, facilite la lecture continue de l'évangile. Au surplus, le rapport entre l'évangéliste et sa communauté, souvent laissé pour compte en lecture synchronique, est au contraire rendu explicite tout au long de l'étude.

Par exemple, le thème de l'incompréhension des disciples, cher à Marc, est traité de façon à faire ressortir les problèmes auxquels se confronte la communauté. Dès la première occurrence du thème, dans le cycle des paraboles, Marc pose un geste d'encouragement à l'adresse de ses lecteurs : les difficultés qu'ils éprouvent à entrer dans le Royaume de Dieu n'étonne pas puisque ceux-là même qui ont partagé l'intimité du Maître n'ont guère su faire mieux. Dans les autres épisodes où le même thème est exploité &emdash; les miracles sur le lac, les multiplications des pains, certaines guérisons, les discussions des disciples sur leur grandeur respective, etc., l'a. dégage constamment la portée communautaire des leçons. Entre autres, il conclut l'analyse du récit de la tempête apaisée en soulignant que le sommeil de Jésus à l'avant de la barque évoque pour les communautés chrétiennes l'inaction apparente du Seigneur ressuscité au sein des tribulations qu'elles éprouvent. Dans ce contexte, son geste miraculeux rassure.

Greffée au thème de l'innintelligence des disciples, la question de l'identité de Jésus occupe avec raison dans le commentaire une place prépondérante. Revêtu de puissance et d'autorité, Jésus, dans Marc, exerce avec fidélité sa mission, accomplissant divers miracles auxquels s'ajoute la sagesse (6, 2), dont l'enseignement est une manifestation. La seconde moitié du récit se fait l'écho de la nécessité qui impose à Jésus d'emprunter le chemin de la croix. Cette apologétique chrétienne à laquelle se soumet l'évangile puise ses arguments à même les Saintes Écritures : «C'est pour que les Écritures soient accomplies», dira Jésus, parlant de son arrestation (14, 49) Mais il y a plus. La souffrance du Christ est présentée aux croyants comme une leçon pour les temps troubles. S'engager à la suite de Jésus, c'est prendre sa croix et aller de l'avant (8, 34-38; 10, 39), dans l'attente de son retour en gloire qui ne saurait tarder trop longtemps (9, 1; 13, 28-37).

Composé à Rome peu de temps avant la prise de Jérusalem par l'armée de Titus, en 70, et destiné à une ou des communautés essentiellement pagano-chrétiennes, l'évangile de Marc est, selon l'a., une oeuvre singulière et originale, «qui se révèle, dans son peu d'apprêt littéraire et sous la rudesse de son expression, d'une grande richesse d'inspiration.» À son tour inspiré, l'a., avec brio, fournit aux communautés chrétiennes d'aujourd'hui une précieuse étude du premier en date des évangiles. Un regret cependant : en ajustant sa lentille uniquement sur la dimension spirituelle et pastorale de Marc, le commentaire ne laisse pas bien voir la dure polémique dans laquelle s'engage l'évangéliste. On y passe sous silence la vigueur prophétique avec laquelle il délivre son message, voulant d'autorité mettre un terme aux conflits qui, de l'intérieur, grugent sa communauté.

 

Guy Bonneau,

Université de Sudbury

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