Lü Buwei, 1998.
Printemps et automnes, coll. Patrimoines, Paris, Cerf, 551 p.


Le texte dont on nous présente ici la traduction a été écrit au troisième siècle avant notre ère, environ trois siècles après les Entretiens de Confucius. C'est un classique de la spiritualité chinoise qui sera commenté d'une génération à l'autre jusqu'à nos jours. Selon la tradition, son auteur, Lü Buwei, aurait plutôt été rédacteur en chef d'une équipe d'experts de plusieurs écoles qu'il avait réussi à rassembler en vue d'une production commune. À cette époque, dite des Royaumes combattants (472-221 av. J.-C.), les écoles de pensée se multiplient et précisent les idées qui se retrouveront tout au long de l'histoire de la pensée chinoise, comme les concepts du Tao, du Yin et du Yang, des Loi et des Noms. Ouvrage encyclopédique par l'étendue et la diversité des savoirs qui y sont consignés, Printemps et automnes témoigne mieux que tout autre du contenu de la culture commune durant la période pré-impériale (avant 221 av. J.-C.). En même temps, il met en évidence la diversité des perspectives et les doctrines qui se sont affrontées durant cette époque dite aussi des «Cent Écoles». À une époque plus tardive, la tradition répartira d'ailleurs le texte en parties rattachées à l'une ou l'autre d'une douzaine de grandes Écoles comme le confucianisme, le taoïsme et le légisme.

Les sujets abordés dans ce livre vont de de la conduite du sage à l'art de la guerre, en passant notamment par la gestion gouvernementale, les structures de la nature, l'agriculture, les pratiques de longévité, l'éducation, l'histoire, la musique et les rites.

L'ensemble est unifié par une visée politique inspirée surtout de l'École du Yin-et-du-yang. L'art de gouverner est ainsi basé sur la doctrine de l'intime corrélation entre l'ordre dynamique de la nature, les énergies de la personne humaine et la gestion de l'état. Selon le concept central de cet art politique, seul le souverain qui donne en tout temps l'exemple de la vertu sera toujours suivi fidèlement par le peuple. S'il veut être efficace dans la conduite de l'État, le souverain doit se faire lui-même vertueux avant d'exiger des autres la vertu. Alors, inspiré par son exemple, le peuple ira dans le même sens que lui. La nature de l'homme sera menée à la perfection et le cosmos répondra de façon favorable par un agencement harmonieux des saisons et la suspension des cataclismes. L'homme aura ainsi accompli son rôle d'agent de perfection &emdash; ou d'épanouissement &emdash; de la Nature. «La grande intelligence ne gère pas les affaires, elle épouse l'ordre du sens profond des choses» (p. 304).

Selon cette vision du monde, l'homme ne cherche pas à contrôler la Nature. Celle-ci n'est pas à son service, comme elle a eu tendance à l'être dans la pensée occidentale. Et, plutôt que de vouloir s'approprier et contrôler sans cesse les objets du monde, l'homme doit développer ses facultés et parvenir à une profonde communion avec les lois de l'univers.

La grande majorité des Écoles représentées dans Printemps et automnes aborderont cette thématique ou en développeront certains aspects particuliers. L'École du Yin et du Yang s'attarde par exemple à la description des structures de l'univers, aux correspondances cosmologiques prévalant à chaque mois de l'année, aux actions rituelles, aux règles morales et aux coutumes que l'on doit faire au cours de chaque mois, au concept de moment opportun, à la conservation de l'énergie vitale.

Pour sa part, l'École des lettrés (le confucianisme) aborde, entre autres sujets, l'étude, les règles de conduite du Maître et du disciple, la différence entre un bon et un mauvais maître, la constance, la fermeté, la sincérité, la probité, la conduite vigilante, la négligence, les moyens de se défaire des mauvaises habitudes, le sens du devoir, le courage de critiquer. L'École de Mozi &emdash; également d'inspiration confucianiste &emdash; insiste quant à elle sur l'amour, l'art de trouver les bonnes influences, l'importance de simplifier les rites.

L'École taoïste de Yi Yin insiste de son côté sur l'importance de se tourner vers soi-même et de se parfaire jusqu'à la conscience de l'unité de toute chose. Parmi les thèmes privilégiés par l'École des Noms, on trouve le pouvoir de la parole et du locuteur, l'art de répondre, l'écoute non déformante des propos d'autrui, la rectification des noms, c'est-à-dire la correction de l'incongruence entre le comportement et la tâche (ou le titre) de l'individu. L'École des Lois traite entre autres de la méfiance devant les apparences, de l'avidité pour le petit profit, de la fermeté dans la décision. L'École des Stratèges argumente contre l'abolition des armes, mais pour un usage de ces dernières qui soit conforme à la morale et qui inclue la guerre d'attaque, à l'inverse de Mozi. Enfin, l'École des Occultistes propose un art de la longévité, dont l'usage équilibré des sens et la nutrition de la vitalité physique.

Traduit pour la première fois en français par Ivan P. Kamenrovic dans une langue élégante et claire, Printemps et automnes constitue une excellente entrée en matière, à même un texte antique, pour l'ensemble de la pensée chinoise en même temps que pour les écoles spécifiques et les influences réciproques qui s'exerçaient déjà à l'époque pré-impériale. Il présente des thèmes dont la plupart continueront d'être débattus tout au long de l'histoire de la civilisation chinoise.

 

Roger Marcaurelle

Université du Québec à Montréal

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