Roger Arnaldez, 1998,
Révolte contre Jéhovah. Essai sur l'originalité de la révélation chrétienne, coll. Théologies, Paris, Cerf, 148 p.


Roger Arnaldez est professeur émérite de philosophie et civilisation musulmane à l'université de Paris-IV Sorbonne. Traducteur de plusieurs oeuvres de Philon d'Alexandrie, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont À la croisé des trois monothéismes chez Albin Michel en 1994.

«Il faut aborder la question du mal franchement et sérieusement, sans se moquer de ceux qui en sont les victimes » (p.103) ; tel est le sujet de cet essai fait sur le problème engendré par la présence du Mal et de la bonté de Dieu. L'auteur nous propose une théodicée. Cette réflexion à saveur théologique et exégétique (l'auteur donne souvent des interprétations personnelles du texte hébraïque de l'Ancien Testament) offre une «méditation» sur le texte biblique parce que «[...] dans la compréhension, notre pensée réagit sur le texte, dans la méditation, c'est le texte qui agit sur nous, ainsi que l'ont noté les mystiques, comme sainte Thérèse d'Avila.» (p. 11)

Révolte contre Jéhovah ? Pourquoi ? Jéhovah représenterait une conception erronée de Dieu. Nous savons que les Juifs ne prononcent pas le tétragramme YHWH, ils prononcent plutôt Adonaï. Jéhovah provient de Yahovah, un mélange des voyelles d'Adonaï et du tétragramme. Pour l'auteur ce nom devient ainsi le symbole d'une fausse lecture du vrai nom de Dieu.

Face au mal, les jéhovistes croient que si «[...] le mal existe et est réel ; donc il est créé. Un tel Créateur, c'est Jéhovah.» (p. 17) Un tel Dieu se suffit à lui-même, il n'aime que lui, sa volonté est absolue, ce n'est pas une volonté d'amour ; c'est une volonté arbitraire de décret. La préférence de l'auteur va vers une conception chrétienne de Dieu, «[u]n Dieu qui aime et qui demande à être aimé, un Dieu qui entre dans l'histoire [...] en un mot un Dieu qui est "humain"» (p. 65). Contrairement à la conception jéhoviste et comme l'enseigne la parabole des vignerons homicides, Dieu affronte le mal. Avec les hommes, il lutte contre le mal.

Le propos de l'auteur est très systématique et offre une interprétation très personnelle des grands textes bibliques qui traitent du mal. Qohélet, Job, le serviteur souffrant, la faute d'Adam, les tentations de Jésus et d'autres sont interprétés de façon cohérente et complémentaire. Satan est présenté comme un ange rebelle qui ne reconnaît pas l'autorité du Fils et engendre le mal par son péché qui aurait été de «[...] refuser sa finalité dans le Fils et de se complaire en l'excellence de sa propre nature ; sa tentation de l'homme a consisté à l'amener, à son exemple, à se retourner vers lui-même, en une conscience de soi qui constitue le péché originel.» (pp. 142-143) Satan serait tombé en amour avec lui-même. La voie du salut est donc celle où le Moi et l'Avoir sont mis au service d'un Je et d'un Être dédiés à l'amour gratuit. Une conception des relations trinitaires appuie ce raisonnement où la réalité de la personne est étrangère à celle de la conscience de soi en ce que «[...] le Père ne se connaît pas et ne s'aime pas ; le Fils ne se connaît pas et ne s'aime pas : les Personnes ne sont pas des consciences réfléchies ; mais le Père aime et connaît le Fils, le Fils aime et connaît le Père.» (pp. 91-92). M. Arnaldez estime donc, comme Ruysbroeck, inutiles les efforts pour atteindre le Je. Cette façon d'entrevoir la communion spirituelle est à l'opposé des mystiques orientales qui veulent vider «les contenus de la conscience, de façon à atteindre la pure essence de l'acte d'exister» (p. 133).

Cet essai inscrit sa réflexion sur le mal dans une conception du rôle de la Révélation et une définition de la Vérité discutables, mais qui ont le mérite d'être claires et précises. M. Arnaldez ne donne pas du tout dans le relativisme éthique. Écrit dans une langue facile d'accès, ce livre est aux antipodes d'une réflexion facile sur Dieu et le Mal. Il s'adresse autant à ceux qui abordent ces questions de façon intellectuelle qu'à ceux qui veulent enrichir leurs «méditations» sur les paradoxes que la foi en Dieu crée dans leur vie quotidienne. Proposer un Dieu qui ne se connaît pas et ne s'aime pas est une prouesse intellectuelle, une «jonglerie méditative» que les habiletés et les connaissances de l'auteur lui permettent d'esquisser. Peut-on parler de réussite lorsque l'auteur évite de confronter cette proposition au commandement qui nous enjoint d'aimer son prochain comme soi-même ? La collection Théologies des éditions du Cerf se veut de tendance «apologétique» ; la plaidoirie et la verve de M. Arnaldez relèvent bien le défi !

 

Mario Desaulniers

Université du Québec à Montréal

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