M. Darrol Bryant et S. A. Ali (dir.), 1998, Muslim-Christian Dialogue : Promise and Problems, St- Paul (Minnesota), Paragon House, 266 p.


Dans ce livre collectif, chaque auteur se questionne sur la possibilité d'un dialogue inter-religieux. Comment peut-on surmonter la longue histoire d'antagonisme entre le christianisme et l'islam ? Les vingt articles développent des sujets variés comme : la modernité, l'islam en Afrique, le rôle de la femme, le statut de Jésus et le rôle de Muhammad dans la piété musulmane. Cet ouvrage contient un foisonnement d'idées favorisant la compréhension mutuelle et la mise en relief des préjugés mutuels. Les chrétiens et les musulmans constituent la majorité des croyants dans le monde, mais jusqu'à présent, ils restent des étrangers les uns pour les autres et sont peu solidaires.

Darrol Bryant et S. A. Ali dans leur introduction exposent les principes nécessaires au dialogue : le respect, la compréhension mutuelle, l'observation et la participation aux rituels de l'autre. Le dialogue est une rencontre souvent difficile car il y a des préjugés de part et d'autre (pp. ix-xix). De plus, on prend conscience de la nécessité d'un dialogue lorsqu'il y a eu une longue période de conflits et que les liens sont rompus.

La plupart des articles édités ont été présentés au Collège Renison de l'Université de Waterloo en Ontario en juin 1995. Darrol Bryant et S. A. Ali expliquent que l'objectif de la rencontre était de s'engager dans un dialogue (p. xii). Mais l'on constate que ce livre est beaucoup plus constitué de monologues où chaque participant s'est engagé dans une réflexion personnelle sur les possibilités et les difficultés des rapports islamo-chrétiens. Il aurait été plus fructueux que les spécialistes du christianisme et de l'islam réfléchissent sur un thème commun dont la problématique serait clairement définie et encadrée. Par exemple un dialogue islamo-chrétien peut s'engager autour de sujets comme : la fraternité, la signification de la prière, la notion de justice, l'éthique, etc. Les spécialistes pourraient réfléchir sur ces thèmes en rapport à leur religion respective puis échanger les résultats de leur recherche. Pour qu'un dialogue soit fructueux, il est nécessaire qu'une grille d'analyse identique soit établie afin de favoriser une comparaison plus pertinente et de pouvoir apprécier les différences et les points communs. Les discussions après les présentations auraient dû être colligées et publiées sous forme de questions-réponses.

`Izz al-din Ibrahim présente son point de vue sur ce que doit être le dialogue islamo-chrétien. Il remarque que les initiatives contemporaines de dialogue ont été entreprises par les chrétiens. Les documents disponibles sur le sujet développent un point de vue chrétien. Les musulmans n'étaient pas aussi bien préparés (p. 17). Un théologien norvégien, Dr. Karl Hallencreutz, dénonçait le dialogue comme une seconde phase dans le développement d'un mouvement d'évangélisation. Il est donc nécessaire de définir clairement le but du dialogue. Les objectifs des participants se résument à échanger des connaissances et à accroître leur compréhension mutuelle, afin de clarifier les convergences et les divergences en respectant les positions de chacun. Il ne faut pas confondre dialogue avec syncrétisme. Le choix des participants est un aspect crucial : ils doivent être de même calibre (p. 20). De plus le choix d'un bon sujet évite les controverses acerbes (p. 21).

Darrol Bryant expose les règles à suivre pour le déroulement d'un dialogue harmonieux. Il est essentiel que chaque communauté puisse se définir en ses propres termes. Il faut reconnaître l'autre comme une personne à part entière avec laquelle on peut découvrir des valeurs universelles communément partagées. Les participants doivent aussi s'engager à discuter de leur foi en profondeur (p. 35).

Paulos Mar Gregorios, dans son article, analyse comment quelques penseurs occidentaux et musulmans ont abordé la question de la modernité et de l'intégrisme. L'auteur nous révèle ses faiblesses en nous avouant sa méconnaissance du monde musulman (p. 8). Il aurait été préférable que l'auteur se limite au christianisme et qu'un spécialiste de l'islam aborde le même sujet concernant le monde musulman. Par la suite les auteurs auraient pu dialoguer et échanger les résultats de leur recherche.

S. A. Ali énumère les principaux dogmes du christianisme rejetés par les musulmans comme : la notion de trinité, l'expiation des péchés par la crucifixion de Jésus et la notion de péché originel. Les musulmans reprochent aux chrétiens leur manque de réciprocité parce qu'ils reconnaissent Jésus alors que la majorité des chrétiens refusent de reconnaître Muhammad. Les chrétiens devraient plus apprécier le Qur'ân et reconnaître la vérité révélée à Muhammad (pp. 45-46). Malgré les différences doctrinales, le christianisme et l'islam sont très proches l'un de l'autre. Pour les musulmans, l'islam est une version plus complète de la religion prêchée par Jésus (p. 46). En dépit de tous les dialogues islamo-chrétiens, `Abdullâh Noorudeen Durkee, se pose la question de savoir si un jour les chrétiens seront prêts à reconnaître Muhammad et le Qur'ân (p. 115) ?

Abdelmoneim M. Khattab expose les préjugés des chrétiens à l'égard de l'islam comme une religion violente propagée par l'épée. Les médias continuent de véhiculer ces préjugés en décrivant l'explosion du World Trade Center comme une «action islamique.» L'explosion du Oklahoma Federal Center était initialement attribuée aux terroristes «musulmans», lorsque les criminels furent arrêtés, les médias n'ont pas décrit ce phénomène comme un acte de terrorisme «chrétien». Les musulmans comprennent mieux le christianisme, cela s'explique peut-être par le fait que l'islam a été répandu en Arabie où le judaïsme et le christianisme étaient déjà présents. Le Qur'ân décrit aussi les chrétiens de manière positive (V : 82). En dépit de ces différences entre le christianisme et l'islam, il existe un héritage commun (pp. 51 -62).

Badru D. Kateregga relate l'histoire de la colonisation de l'Afrique qui a nui au développement des relations islamo-chrétiennes. En Ouganda, au Kenya, au Nigeria, au Ghana et dans d'autres pays d'Afrique, la communauté chrétienne se croyait supérieure et voulait imposer le catéchisme à l'école. Il n'y avait pas de possibilité de dialoguer puisque les deux partenaires n'étaient pas égaux (p. 68). Les musulmans ont voulu faire reconnaître leur école par les autorités colonialistes, mais leur requête fut rejetée (p. 69). Comme les musulmans ont refusé d'envoyer leurs enfants dans les écoles chrétiennes, ces derniers ont été privés de l'éducation moderne.

Abdullah Siddiqui décrit, dans sa communication, les circonstances qui ont permis aux chrétiens d'entrer en dialogue avec les musulmans. Il a analysé principalement les activités du Conseil Mondial des Églises et du Vatican. Certains musulmans ont vu les chrétiens comme des alliés pour combattre le matérialisme, le communisme et les injustices. Ils participèrent avec enthousiasme à la première convocation islamo-chrétienne à Bhamdoun au Liban en 1954. Le dialogue commença initialement comme une coalition contre l'athéisme et les maux sociaux. Dans l'islam, il n'y a pas d'institution officielle, ni de clergé. Les ulamâ n'avaient pas de mandat pour représenter l'ensemble de la communauté musulmane. Leurs actions étaient limitées dans leur tentative de représenter la communauté musulmane en dehors de leur pays. Ils prenaient beaucoup de précaution en dialoguant, au lieu d'être de véritables porte-parole. Ils se limitaient dans leur intervention aux citations du Qur'ân et aux traditions attribuées au Prophète (pp. 75-88).

Saba Risaluddin concentre son analyse sur le langage utilisé lors des dialogues. Elle nous fait prendre conscience que les mots impliquent plusieurs suppositions. L'importance d'utiliser une terminologie appropriée est primordiale pour éviter les malentendus qui se dégénèrent ; l'image négative que les chrétiens se font de l'islam a alimenté le conflit en Bosnie (pp. 89-110).

Habibur Rahman Khan décrit la condition de la femme musulmane face à la vie contemporaine. Les femmes vivant en Occident croient avoir obtenu leurs droits (le droit à la propriété, le droit de vote, le droit de divorcer et de participer dans toutes les sphères de la vie) grâce à la sécularisation et en s'opposant à la religion. Mais dès ses débuts, l'islam a garanti ces droits aux femmes comme le droit à la propriété, le droit de travailler et d'avoir un salaire, le droit de choisir leur époux, le droit de divorcer, le droit à l'éducation et à la participation aux affaires économiques, sociales et politiques (p. 129). Et donc ce n'est pas l'islam qui brime la liberté personnelle, mais ce sont des comportements sociétaux qui vont à contre-courant par rapport à la religion.

Riffat Hassan traite de la question de la femme dans la culture musulmane. Pour les musulmans, la modernisation qui est associée à la science, à la technologie et au progrès matériel est désirable. Par contre l'occidentalisation avec ses problèmes sociaux, d'abus de drogue et d'alcool n'est pas du tout souhaitable. Plusieurs musulmans associent l'émancipation des femmes non pas à la modernisation mais à l'occidentalisation. La libération de la femme apparaît comme une violation de la société traditionnelle (p. 188). Rifat Hassan confronte une difficulté inhérente à l'interprétation du Qur'ân. À notre avis, les femmes ne pourront surmonter ce problème si elles ne prennent pas conscience que le Qur'ân a été révélé il y a 1 400 ans. Les injonctions qui concernent la vie matérielle étaient parfaitement adaptées au contexte de l'époque. Vouloir appliquer ces injonctions de façon littérale dans notre monde actuel équivaudrait à retourner 1 400 ans en arrière. Cela ne serait pas dans l'esprit du Qur'ân qui avait grandement amélioré la condition de la femme par rapport à la situation qui prévalait à cette époque.

Thomas G. Walsh fait contraster les points de vue chrétiens et musulmans face au mariage et à la famille. La tradition catholique chrétienne a eu tendance à considérer la vie de célibataire et la virginité comme étant préférables au mariage. La tradition musulmane au contraire encourage les personnes à se marier. C'est dans le mariage que la personne s'accomplit intégralement en assumant toutes ses responsabilités familiales. Le mariage est une institution religieuse s'intégrant dans la création de Dieu et la nature de choses (pp. 213-224).

Martin Forward constate que l'orientalisme, depuis les dernières vingt années, a été terni par certains orientalistes. Ils étaient accusés d'écrire avec condescendance sur l'Orient et d'être des agents de l'impérialisme cherchant à dénigrer la culture et la religion musulmanes. Martin Forward nous montre qu'il y avait des chercheurs occidentaux qui n'étaient pas des agents de l'impérialisme et qui cherchaient à comprendre l'islam comme Edward Geoffrey Parrinder (pp. 133-148).

Reza Shah-Kazemi décrit le rôle du Prophète Muhammad dans la piété musulmane. Pour comprendre le Prophète, il faut passer de l'aspect extérieur à l'aspect intérieur pour découvrir son véritable caractère. Sa magnanimité suscite le respect et la vénération de l'observateur impartial, elle contraste avec la sublimité du Christ. Le Prophète n'est pas un super-homme mais un humain intégral, limité par les contraintes de ce monde physique (p. 150). Les musulmans suivent l'exemple du Prophète pour réaliser le parfait équilibre entre la vie matérielle et spirituelle. Les chrétiens imitent le Christ en essayant d'intérioriser sa passion pour leur rédemption (p. 152). Dans une autre analyse, Abul Rashid compare le Sermon de la Montagne de Jésus au contenu du Sermon d'Adieux de Muhammad (pp. 239-252).

Darrol Bryant s'interroge sur le statut de Jésus/`Îsâ dans les deux traditions. Par le passé, les dialogues sur Jésus avaient un caractère très polémique (p. 162). Dans le futur, les chrétiens et les musulmans devront plus dialoguer que débattre. Ce sujet expose souvent les différences profondes, mais il peut aider à une compréhension mutuelle. Une manière factuelle serait de faire une analyse comparée entre les révélations respectives. Muhib Opeloye apporta dans sa présentation un point de vue musulman sur Jésus. Il cite les points communs et les divergences entre la Bible et le Qur'ân (pp. 177-186).

Raficq Abdullah observe que le terme occidental «fondamentalisme» est inadéquat pour décrire certains musulmans qui se servent de la religion comme d'une idéologie politique. Dans un certain sens, la majorité des musulmans sont des fondamentalistes parce qu'ils croient au Qur'ân comme la Parole littérale de Dieu. Les chrétiens devraient nuancer leurs exposés s'ils veulent comprendre le monde islamique, car les intégristes musulmans ne constituent que deux pour cent (2 %) de la communauté et pourtant les médias leur accordent souvent trop d'importance (pp. 203-212).

Frederick M. Denny raconte quelques anecdotes sur les musulmans qu'il a rencontrés. Certaines pratiques sociales, culturelles et religieuses apparaissent comme des barrières ne facilitant pas les relations (pp. 227-238). Jane Smith relate les échanges et expériences d'un groupe d'hommes et de femmes composés de Juifs, de chrétiens et de musulmans qui se sont rencontrés durant une période d'environ sept ans à Denver au Colorado pour échanger sur leur foi (pp. 253-261).

 

Diane Steigerwald

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