Geneviève Comeau, 1998, Catholicisme et judaïsme dans la modernité, coll. Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 350 p.


Ce livre dresse une typologie du catholicisme et du judaïsme, pour comparer leur courant «progressiste», c'est-à-dire leur courant qui prend en compte les exigences critiques modernes, dans la fidélité vivante à une tradition religieuse toujours en développement. Dans le judaïsme, ce courant s'incarne dans le «Conservative Judaism» (ce mouvement ainsi appelé n'est pas conservateur au sens habituel du terme), mouvement parfaitement repérable aux États-Unis, et en Europe aussi sous la dénomination massorti. Dans le catholicisme, ce courant est à l'oeuvre depuis la crise moderniste, mais il n'est pas identifié à une institution permanente ; il est plutôt affaire de sensibilité religieuse. Cette dissymétrie représente donc une difficulté méthodologique et c'est pourquoi l'auteure mettra parfois en regard le catholicisme et le judaïsme, et non de façon précise le «Conservative Judaism».

Le champ de la comparaison se limite surtout aux XIXe et XXe siècles, à l'exception du chapitre 9 qui effectue une remontée généalogique au premier siècle de notre ère pour mieux cerner les options fondamentales qui séparent judaïsme et christianisme dans leur ensemble, toutes différences confessionnelles confondues.

La comparaison se déploie aussi en plusieurs temps. Pour éviter des rapprochements trop rapides et superficiels, l'auteure commence d'abord par présenter la différenciation interne propre au judaïsme (judaïsme libéral, conservateur, orthodoxe et néo-orthodoxe) (pp. 33-48) et au catholicisme (courant intégraliste, moderniste, rationaliste et progressiste) (pp. 49-72), afin d'en dégager des «idéaux-types» qui soient opérants et qui permettent une comparaison plus réflexive. Suit un troisième chapitre qui pose alors les questions suivantes : quels rapprochements peut-on faire ? ; quelles différences peut-on constater ? (pp. 73-78) Un bref interlude (pp. 79-84) rappelle le rôle important qu'a joué le protestantisme libéral dans la différenciation interne des deux traditions catholique et juive. En effet, judaïsme et catholicisme ont eu peu de contacts entre eux au XIXe siècle, mais chacun des deux en a eu avec le protestantisme libéral. Les chapitres 4 et 5 s'attardent à retracer les grandes lignes de force du «Conservative Judaism» et du catholicisme. En ce qui concerne le judaïsme, l'auteure examine d'abord la production des textes de quelques leaders du Mouvement (M. Waxman, R. Gordis, etc.), puis étudie l'élaboration des théologies de la révélation de quelques grands auteurs (F. Rosenzweig, M. Buber, W. Herberg, A. J. Heschel et N. Gillman), et enfin observe comment ce mouvement répond aux questions sur la manière de vivre dans le monde moderne (au nom de quoi observer la halakha ?). Quant au catholicisme, elle présente les grandes étapes du renouveau (avec les Jésuites et les Dominicains), trois figures emblématiques (Henri de Lubac, Yves Congar, Marie-Dominique Chenu) et quelques productions significatives qui vont de la théologie missionnaire de l'adaptation à la théologie de l'inculturation (voir surtout les travaux de Vatican II). Dans un sixième chapitre, elle met en perspective les nouveautés apportées par le XXe siècle du côté juif et du côté catholique, pour l'idéal-type progressiste commun aux deux traditions. Du côté juif, la question centrale est restée inchangée : comment mettre en pratique la halakha ? Par contre, du côté catholique, on est passé de la question «comment croire à ce que nous dit la Bible ?» à «comment peut-on adapter la foi et la manière de vivre ?»

L'horizon pastoral de ces questions annonce le sujet principal de la deuxième partie du livre : l'articulation entre la foi et la pratique. Ainsi, les chapitres 7 et 8 de cette deuxième partie sont consacrés au regard mutuel que juifs et chrétiens ont porté sur la foi et la pratique de l'autre au cours de l'histoire. Dans le chapitre 7, l'auteure s'attache surtout aux stéréotypes, c'est-à-dire au regard porté sur l'autre de telle façon que l'autre ne se reconnaît pas, ou peu, dans l'image que l'autre se fait de lui (pp. 171-190). Au chapitre 8 sont approfondis, de manière phénoménologique, les options différentes du judaïsme et du christianisme en ce qui regarde l'articulation de la foi et de la pratique (pp. 191-210). Cette démarche lui permet alors de faire une remontée généalogique au premier siècle de notre ère pour explorer l'origine des divergences fondamentales entre les deux religions soeurs : la naissance des premières communautés chrétiennes dans la foi au Christ mort et ressuscité (pp. 211-230). Cette théologie biblique, effectuée à partir des épîtres de Paul, fait voir que, plus qu'une ouverture du judaïsme aux païens, le christianisme est une transformation radicale du judaïsme. Après avoir bien posé les principes christologiques, pneumatologiques et eschatologiques qui séparent christianisme et judaïsme, l'auteure revient aux différentes questions que pose l'unité de la foi et de la vie (pp. 231-251). Quittant le face-à-face du catholicisme et du «Conservative Judaism», elle termine cette deuxième partie par un approfondissement de l'unité intérieure de la vie chrétienne (pp. 253-274).

La troisième partie, elle-même subdivisée en quatre chapitres, est consacrée à un seul sujet qui demande un discernement aux catholiques comme aux «conservatives» : l'homosexualité. Toujours dans une perspective comparatiste, l'auteure décide de retenir surtout ce qui peut contribuer à un enrichissement mutuel, aussi bien dans l'élaboration de leurs prises de parole que de leurs pratiques pastorales (pp. 277-320).

Une conclusion (pp. 321-332), un glossaire des termes hébreux (pp. 333-334) et une bibliographie (pp. 335-344) terminent l'ouvrage.

En résumé, la question qui est à l'horizon de cette analyse comparée est la suivante : comment découvrir et accomplir la volonté de Dieu dans l'aujourd'hui de notre monde ? Pour répondre à cette question, l'auteure a travaillé dans une perspective de théologie fondamentale, tout en y intégrant divers apports exégétiques, historiques et sociologiques, ainsi qu'une approche phénoménologique des modes de vie juif et chrétien. Ce travail, qui est mis sous le signe de la relation fraternelle, et non de la relation filiale, devra donc être lu par tous ceux qui s'intéressent non seulement aux théologies fondamentales propres au judaïsme et au christianisme, mais aussi à l'oecuménisme.

 

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

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