Jacques Duquesne, 1997, Le Dieu de Jésus, Paris, Grasset/Desclée de Brouwer, 237 p.

Le Dieu de Jésus de Jacques Duquesne ne nous révèle en substance rien de neuf : «Le Dieu annoncé par Jésus, incarné par Jésus, n'a pas de comptes à régler avec les hommes, mais il nourrit pour eux un projet d'amour, comme ce livre ne cesse de le répéter. Ce projet peut se définir en quelques mots : c'est qu'ils participent à sa vie éternellement» (p. 204). Je n'y découvre pas une relecture qui se fraie un chemin pour dire Dieu aux femmes et aux hommes d'aujourd'hui, c'est-à-dire avec nos boîtes à outils intellectuelles, plurielles, contextuelles, etc., mais plutôt un essai qui présente un chemin : un chemin plus orienté vers l'origine que l'avenir. Mais ne faudrait-il pas, une fois cette visite accomplie, fournir des mots aux humains que nous côtoyons et qui sont en souffrance de Dieu ?

Pour l'instant, ce livre reçoit depuis sa publication une importante couverture médiatique. Pourquoi ? Serait-ce parce que l'auteur porte les mêmes interrogations que des centaines de personnes, interrogations incontournables qui bloquent l'accès à une rencontre du Dieu de Jésus ? Serait-ce parce qu'il représente le croyant actuel qui cherche à intelliger sa foi en Jésus Christ et qui, au passage, critique des formes tordues de foi qui, encore hier, dominaient les esprits et les coeurs ? Certes, l'auteur est un laïc croyant, fidèle de l'Église catholique. Son style est simple et clair et sa pensée ne s'embourbe point dans les détails et les nuances des experts. Mais quel est l'objet de cet essai si populaire actuellement ?

Ce livre cherche à redécouvrir le Dieu de Jésus et à aider le lecteur contemporain à voir clairement la différence entre le Dieu annoncé par Jésus à l'origine et le Dieu de Jésus aujourd'hui. Selon Duquesne, le Dieu de Jésus aujourd'hui «garde un visage voilé». L'essai désire le dévoiler au lecteur et régler des comptes avec certaines représentations de l'histoire qui, prises dans la gangue de mentalités archaïques, ont appesanti l'inédit et l'impensable du Dieu de Jésus. Le tour d'horizon présenté dans le premier chapitre nous introduit aux constellations à l'origine des difficultés majeures de la reconnaissance du Dieu de Jésus. Les chapitres subséquents approfondissent les noeuds de difficultés et tâchent ainsi de les dénouer.

Nous nous rappelons tout d'abord «le désarroi joyeux des compagnons de Jésus» qui après sa mort le reconnaissent comme vivant autrement, comme ressuscité. Désarroi, car il faut expliquer et s'expliquer l'inconcevable ; il faut comprendre avant d'annoncer à toute la terre habitée cette Bonne Nouvelle. Les compagnons et les premiers penseurs de la foi auront recours à la boîte à outils intellectuelle de leur temps, par conséquent limités, pour articuler ce qu'ils venaient de vivre avec Jésus. Deux moments feront particulièrement difficulté et deviendront par la suite sources de malentendus et de distorsions de l'enseignement de Jésus sur son Dieu : le fait que Dieu se fasse homme (l'Incarnation) et le fait que Dieu lui-même soit crucifié sur une croix constituent les deux pôles de réflexion de l'essai. L'auteur veut retrouver la perspective originelle de ces moments fondamentaux, car avec le temps, certaines représentations, influences et mentalités ont mené le christianisme à des interprétations erronées du Dieu de Jésus. Duquesne retrace donc certains dérapages de la Tradition qui nous aveuglent aujourd'hui et qui transforment la bonne et joyeuse nouvelle en une religion de larmes et de deuil, où un Dieu nous juge avec toute puissance et exige le sacrifice de son propre Fils pour apaiser sa colère.

Aujourd'hui encore, il est difficile de «croire en un Dieu fait homme». Le rappel de l'évolution et des batailles de nos ancêtres dans la foi pour arriver à affirmer que Jésus est à la fois homme et Dieu, nous montre bien que cette vision inédite de Dieu rencontrait la résistance de la philosophie grecque, de la foi juive et des religions anciennes. Cette foi en l'incarnation de Dieu implique, selon l'auteur, que le Dieu de Jésus a de l'homme en lui, qu'il y a donc de l'imparfait et de l'inachevé en Dieu. Le Dieu de Jésus est un Dieu incarné, un Dieu vulnérable, qui ne cherche qu'à révéler à l'humain sa destinée et son amour pour lui. Ce cadre, où on présente les conséquences d'un Dieu qui ne serait rien d'autre qu'amour, introduit quelques réflexions sur la trinité : on comprend Dieu comme trinité, là où l'amour circule, se donne et se réalise.

En quoi la croix est-elle un sacrifice ? Quel péché efface-t-elle ? Qui sera sauvé par elle ? Voilà des questions qui agacent plusieurs de nos contemporains et qui minent passablement une saine compréhension du Dieu de Jésus. Que faire d'un Dieu qui se réjouit du sacrifice de son Fils, qui exige une rançon pour le salut des personnes ? Duquesne s'attaque à ces questions épineuses dans le second versant de son ouvrage. Encore une fois, l'idée de sacrifice apparaît comme une interprétation possible de la mort de Jésus en croix (bien qu'elle ne soit pas l'unique comme le prétend l'auteur), mais sa signification s'oppose à l'enseignement de Jésus. On insiste trop sur le péché originel, cause du mal du monde, et sur ses implications dans la vie ecclésiale. Longtemps, on y a méprisé le travail humain, la femme, la sexualité. Des générations de théologiens ont ainsi dû faire des pirouettes pour expliquer le sort des enfants morts avant le baptême, des justes morts avant l'Incarnation, etc. Le Dieu de Jésus ne demande pas de sacrifice. Malgré la présence de ce vocabulaire (c'est un bon exemple de ce qui était disponible dans la boîte à outils intellectuelle de l'époque), on peut comprendre de manière positive le sacrifice de Jésus : il sacrifie sa vie parce qu'il se donne totalement à Dieu et aux humains. Il ne se sacrifie ni pour satisfaire un père en colère, ni pour payer une dette, mais simplement parce que sa mission l'y entraîne par amour. La mort de Jésus en croix apparaît comme l'aboutissement de son engagement, cherchant par tous les moyens à révéler qui est Dieu.

Il n'est pas un Dieu qui punit. Contrairement aux images du Dieu vengeur de l'Ancien Testament et aux paroles violentes de Jésus, qui longtemps ont donné du souffle à une pratique pastorale de la peur, les prédications de Jésus révèlent un Dieu de miséricorde et d'amour inconditionnel. Duquesne sépare l'ivraie du bon grain en montrant l'évolution des conceptions bibliques et les circonstances qui permettaient à l'évangéliste Matthieu, par exemple, de mettre de telles paroles dans la bouche de Jésus.

Le chapitre dernier, récapitulatif, met en lumière les éléments importants qui nous permettent aujourd'hui de vivre du Dieu de Jésus dans la joie et l'espérance. Dégageons donc Dieu des dérapages et des mentalités archaïques qui ressurgissent continuellement dans nos histoires et le défigurent. Retenons alors que Dieu, le Dieu de Jésus, «aime comme un fou», au point de paraître injuste, de nier sa propre liberté, de refuser la puissance, de se faire l'un d'entre nous, imparfait, en train de se faire. Le Dieu de Jésus demeure, selon l'auteur, pour la femme et l'homme modernes «un Dieu surprenant».

Si le livre dévoile le Dieu de Jésus aux femmes et aux hommes d'aujourd'hui, s'il leur donne de se dégager de mentalités dépassées et de mieux vivre leur foi en ce Dieu d'amour, alors bravo M. Duquesne, vous réussissez là où plusieurs spécialistes de nos institutions, tant ecclésiales qu'académiques, échouent : commencer à dire le Dieu de Jésus pour aujourd'hui.

 

Marc Dumas

Université de Sherbrooke

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