Denis Jeffrey, 1998, Jouissance du sacré, Religion et postmodernité, Paris, Armand Colin, 168 p.


La religion a parfois été définie comme la croyance au sacré, ou encore comme l'expérience du sacré. Denis Jeffrey se situe dans cette tradition quand il nous parle de la religion postmoderne comme étant une espèce de jouissance du sacré. Ce jeune professeur d'éthique à l'Université Laval est fasciné par l'opposition entre la modernité et la religion officielle, et par les nouveaux rapports qui sont en train de s'établir entre les formes actuelles du sacré sauvage et la religiosité postmoderne. Son livre est profondément influencé par la socio-anthropologie française de la religion, et par la phénoménologie, la psychologie, et la philosophie religieuses européennes, bien plus que par les traditions sociologiques durkheimienne, wéberienne et américaine qui dominent encore dans le champ des études en sciences sociales des religions. L'aéropage imposant d'auteurs européens dont il s'inspire est constitué, entre autres, de chercheurs connus comme A. Barrau, R. Bastide, G. Bataille, R. Caillois, M. De Certeau, G. Durand, M. Eliade, M. Foucault, S. Freud, M. Gauchet, R. Girard, C. G. Jung, D. Le Breton, M. Maffesoli, R. Otto, C. Rivière, A. Van Gennep et G. Vattimo.

Le but de l'ouvrage est de montrer que la religion, à l'époque postmoderne, n'est pas du tout en voie de disparition, comme l'affirmaient il n'y a pas si longtemps les prophètes de la sécularisation et de la mort de Dieu, mais qu'elle trouve plutôt des expressions diverses d'une culture ou sous-culture à une autre, comme elle a toujours pris des formes diverses d'une époque à une autre et d'un continent à un autre.

Selon Jeffrey, la religion a toujours été une dimension tout à fait fondamentale de la condition humaine, dans la préhistoire, dans l'antiquité, au Moyen Âge comme à l'âge de la modernité et à celui de la postmodernité. Cette dernière, dit-il, est «le temps de la recomposition d'un religieux plus intime et personnel» (p. 18), l'ère d'une nouvelle religiosité.

Jeffrey commence par décrire les quatre phénomènes qui caractérisent, selon lui, la postmodernité : 1) le métissage et le brassage incessants des différences culturelles, 2) la critique radicale de la raison moderne, unificatrice et totalitaire, et de la technoscientificité, qui refoulent les traditions de l'homo religiosus, rejettent les régulations religieuses étouffantes, et ritualisent les moments forts de la vie, 3) la crise générale et la méfiance à l'égard du futur radieux, des lendemains qui chantent, du progrès infini, en somme, des métarécits historicistes ou évolutionnistes explicatifs à vocation universelle, 4) le développement accéléré des nouvelles technologies des médias de masse liées à la diffusion d'informations quotidiennes multiples concernant des événements locaux, régionaux, nationaux et planétaires.

Jeffrey poursuit en montrant comment le sujet moderne cache mal son mépris à l'égard de la religion, comment il privilégie la raison et rejette le mythe. La société actuelle, par ailleurs, est caractérisée par des communautés de destin discrètes, comme les Alcooliques Anonymes, dans lesquelles les gens transitent de façon fugace, non-exclusive, symboliquement fraternelle, émotive. La postmodernité religieuse conteste l'absolutisation des rationalités, et non pas la raison elle-même. La sécularisation n'a pas amené la disparition de l'expérience religieuse, mais a plutôt rendu possible l'émergence de nouvelles formes privées et syncrétiques d'une religiosité diffuse et instable. Les croyances orthodoxes et les pratiques religieuses instituées reculent, mais les gestes rituels et les expériences sociales et individuelles se développent, à mi-chemin entre la tradition et la modernité. Jeffrey décrit longuement les rituels de l'Halloween en Amérique du Nord pour illustrer ses propos. De façon paradoxale, on peut dire que c'est la raison moderne qui a rendu possible l'essor des nouvelles expériences religieuses. L'expérience du sacré ne disparaît donc pas mais se déplace hors de la religion instituée, dans les productions apparemment non-religieuses comme l'art, la politique et l'environnement. Il y a là du religieux latent, différent, diffus. Par exemple, nous dit Jeffrey, le jardinage peut être perçu comme une façon de conjurer la peur de la nature et sa propre peur, de ritualiser une forme d'angoisse, et de communier avec la terre-mère.

Dans son chapitre sur la religion personnelle, l'auteur examine d'abord la rupture entre la tradition et la modernité, l'opposition entre le grégarisme et l'individualisme, et enfin la distinction entre l'espace sacré et l'espace propice pour le sacré. Tout espace et toute activité humaine peuvent être transformés en termes religieux, selon lui, et selon la socio-anthropologie de la religion dont il s'inspire ici largement.

Le chapitre sur les rituels tente d'amorcer une réflexion sur le rapport entre ceux-ci et les interdits compris dans le double sens d'horreur et d'excitation, de respect sacré et de transgression. Les rituels ont trois fonctions principales, à savoir, le respect, le passage et la transgression, et plusieurs fonctions secondaires comme la dramatisation, l'inversion, et la fusion. À côté des rituels religieux institués, il y a de nombreux rituels individuels instituants qui concernent les activités quotidiennes. Les rituels de respect (ou de protection) nous permettent de nous sentir en sécurité dans une société de plus en plus ordonnée. Les rituels de passage ou «pontificaux» offrent des «ponts» pour transiter une limite, et pour traverser les crises de la vie. Quant aux rituels de transgression, ce sont des exutoires ou des expériences-limites qui cherchent à provoquer une discontinuité dans la vie ordonnée de tous les jours pour y introduire de la créativité, et même à la limite, une catharsis. Ce sont des excès qui peuvent s'exprimer en hyper (par ex. l'orgie) ou en hypo (par ex. le jeûne). «La fonction de transgression, en somme, est un des pôles conditionnels à la perdurance de la vie» (p. 129).

L'avant-dernier chapitre revient sur la distinction entre le rituel institué et le rituel instituant. Ce dernier a tendance à remplacer le premier quand il devient un code de morale mortifère. Le premier actualise le mythe, le second le réinterprète. Le rituel instituant est souvent violent et excessif, mais parfois aussi la violence est domestiquée, répétée de façon symbolique et acceptable, ce qui rend finalement la vie sociale possible.

Le dernier chapitre porte sur la croyance, le symbole et la mort. Pour Jeffrey, les croyances, actuellement, se fragmentent et se détachent de la morale et des pratiques quotidiennes. Le clergé ne contrôle plus rien, sauf dans les chapelles intégristes. La religion de la postmodernité est devenue un art de vivre, d'aimer et de mourir centré sur l'individu. Elle exige un travail sur soi en vue d'enchanter la vie pour la rendre supportable.

Le livre de Jeffrey, en somme, parle de la religiosité postmoderne comme d'une façon de réenchanter la vie que la science et la rationalité instrumentale ont tendance à rendre de plus en plus problématique. La religiosité discrète, inquiète, vagabonde et très personnelle, qui se vit à l'heure actuelle dans les marges des grandes églises et dans ce qu'on appelle le Nouvel Âge et les nouvelles religions, est très éloignée de la religion bien structurée et organisée, pour ne pas dire intellectualisée, que pratiquaient ou que rejetaient encore la génération qui nous a précédée. C'est cet écart entre la religion de la modernité et la religiosité spirituelle de nos contemporains que l'auteur tente de mesurer. Il réussit assez bien à le faire, mais en prenant un peu trop partie, à mon avis, pour une lecture postmoderne de la réalité, plutôt que pour une analyse sociologique néomoderne qui fait une lecture critique de la modernité sans tomber dans certains excès du postmodernisme à tendance lacanienne. Ce dernier s'apparente trop à mon avis, à une espèce de gnose qui relativise tellement la quête de la vérité et de la connaissance scientifique qu'on risque d'arriver à nager en plein relativisme, quand ce n'est pas dans le nihilisme. Pour sortir de l'intégrisme d'une part, et du rationalisme de l'autre, nul n'est besoin, il me semble, de retourner à l'irrationalisme pré-moderne, en le qualifiant abusivement de postmoderne. Un réalisme critique qui ne récuse ni la subjectivité ni la connaissance scientifique, tout en demeurant profondément critique à l'égard de la religion traditionnelle et de la raison moderne, a plus de chance de nous aider à comprendre la situation actuelle qu'un recours trop exclusif au déconstructionisme postmoderne qui rejette l'histoire, la science, et l'humanisme sans offrir d'alternatives valables et satisfaisantes.

 

Jean-Guy Vaillancourt

Université de Montréal

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