R. Meynet, L. Pouzet, N. Farouki et A. Sinno, 1998, Rhétorique sémitique. Textes de la Bible et de la Tradition musulmane, coll. Patrimoines, Paris, Cerf, 347 p.


Originellement publié en arabe en 1993 sous le titre Méthode rhétorique et Herméneutique. Analyse de textes de la Bible et de la Tradition musulmane (Institut d'études islamo-chrétiennes, Université Saint Joseph, Dar el-Machreq, Beyrouth), ce livre était en réalité déjà achevé en 1985 (p. 7). Puisque depuis ce temps-là, plusieurs travaux sont parus en analyse rhétorique sur la Bible (par ailleurs, l'analyse rhétorique sur les textes de la tradition musulmane est encore à ses premiers balbutiements), des améliorations substantielles ont été apportées par rapport à l'édition arabe (p. 7). Au moment de la rédaction de ce livre, les quatre auteurs étaient tous des professeurs à l'université Saint-Joseph de Beyrouth : les deux premiers sont des jésuites, tandis que les deux autres (une femme et un homme) sont de confession musulmane.

Le livre est divisé en sept chapitres. Le premier présente la méthode suivie dans le triple champ de l'analyse des textes littéraires, de l'exégèse biblique et de l'exégèse musulmane (pp. 17-64). Cela dans une perspective historique. Le panorama des sciences exégétiques musulmanes occupe la part du lion (pp. 34-64), sans doute parce que le public francophone, même cultivé, n'est généralement pas familier de ce domaine.

Le deuxième chapitre est réservé à l'histoire de la genèse et du développement de l'analyse rhétorique (pp. 65-81) et à l'énoncé de ses principes (pp. 82-112). Ce chapitre est assez bref, car il a déjà donné lieu à une autre publication : R. Meynet, L'analyse rhétorique, une nouvelle méthode pour comprendre la Bible, Paris, Cerf, 1989. Toutefois, contrairement à cet ouvrage de 1989, Meynet précise qu'il ne considère plus cette analyse comme une méthode exégétique, mais plutôt comme une des opérations de l'exégèse, au même titre que la critique textuelle par exemple. Ce nouveau statut, loin d'en diminuer la valeur, lui accorde désormais une place essentielle. Enfin, on pourra reprocher à Meynet, responsable de ce chapitre, d'avoir ignoré complètement les travaux de Marc Girard, travaux pourtant incontournables pour quiconque s'intéresse à l'analyse rhétorique, connu aussi sous le nom d'analyse structurelle (voir Les psaumes redécouverts. De la structure au sens I, II, III, Montréal, Bellarmin, 1994-1996, trilogie qui totalise 2006 p., et particulièrement les pages 7 à 136 du tome 1 qui sont consacrées à la terminologie et la méthodologie de l'analyse structurelle). Il y aurait trouvé une critique pertinente du terme d'«analyse rhétorique» et une justification judicieuse du terme d'«analyse structurelle» (pp. 27-29). Mieux encore, il aurait découvert un autre cadre théorique qui aurait sûrement pu donner à penser aux quatre auteurs.

Quatorze textes sont analysés dans les chapitres 3 et 4 : trois proviennent de l'Ancien Testament, trois du Nouveau et huit de la tradition musulmane. Ils sont classés en deux grandes catégories : textes de construction parallèle (chapitre 3, pp. 113-162) et textes de composition concentrique (chapitre 4, pp. 163-272). À l'intérieur de chacun de ces chapitres une progression est ménagée : passages courts et évidents d'abord, plus longs et plus complexes ensuite, enfin ensemble d'une certaine ampleur. L'analyse rhétorique de chaque texte se présente en trois étapes : 1) la planche, ou mise en page, ou réécriture du texte ; 2) la description formelle de la composition du texte qui est le guide de lecture de la planche et la justification de la mise en page ; 3) l'interprétation ou la somme des effets de sens qui se dégagent de l'analyse formelle (sauf pour le premier texte et j'ignore pourquoi). Ce passage de l'heuristique à l'herméneutique est sans doute le plus faible, et cela malgré le fait qu'il est évident que la structure supporte le sens. Bien entendu, on pourrait longuement discuter des résultats de l'analyse rhétorique de chacun des textes étudiés (pour ma part, particulièrement des textes bibliques), mais dans l'ensemble l'analyse est menée avec une rigueur impressionnante.

Comme la pratique de l'analyse rhétorique soulève plusieurs problèmes (par exemple, en sélectionnant habilement parmi les multiples éléments d'un texte, n'est-il pas facile d'arriver à découvrir ce qu'on veut trouver à tout prix ?), le chapitre 6 s'intéresse aux critères internes de validité de l'analyse rhétorique et aux modes de validation externes (pp. 277-290). Ce chapitre devra être lu par tous ceux qui disqualifient très rapidement l'analyse rhétorique ou structurelle du simple fait que ses résultats varient parfois d'un auteur à l'autre. Après tout, la méthode historico-critique, utilisée par maints dénigreurs de l'analyse rhétorique, n'a-t-elle pas, elle aussi, son lot d'opinions contraires et contradictoires ? Faut-il pour autant la disqualifier ? Bien sûr que non, car la diversité des résultats caractérise toutes les méthodes d'exégèse. C'est d'ailleurs pourquoi il est urgent de procéder à une intégration de ces diverses méthodes et approches qui sont en réalité complémentaires.

Pour sa part, le chapitre 7 situe l'analyse rhétorique par rapport à la «lecture vécue» et à la critique historique, et dresse un bilan de ses apports spécifiques dans les divers domaines de l'étude des textes (pp. 291-304).

Dans un dernier chapitre, les auteurs abordent la question de l'identité de la rhétorique dont les figures se retrouvent aussi bien dans la Bible et la tradition musulmane que dans les textes d'Ougarit, d'Akkad et de la Grèce (pp. 305-308). C'est donc dans ce chapitre qu'on trouve la justification de l'emploi du mot «sémitique» qui qualifie, dans le titre, le mot rhétorique.

Un tableau des translittérations (pp. 309-310) et des abréviations (pp. 311-314), des index des références bibliques, coraniques et du hadîth (pp. 315-317), des index des auteurs cités (pp.319-324) et des planches (pp. 343-344), ainsi qu'une bibliographie des oeuvres citées (pp. 325-342) terminent l'ouvrage et facilitent sa consultation.

Malgré les quelques réserves exprimées ci-haut, on ne peut qu'espérer voir se développer ce type d'analyse, surtout du côté de la tradition musulmane qui est encore trop réticente à l'utilisation des méthodes modernes, particulièrement pour l'étude du Coran (c'est d'ailleurs pourquoi seuls les textes de la Sunna ou hadîth sont ici analysés). En résumé, ce livre ouvrira de nombreuses portes au lecteur qui n'aura pas peur de pénétrer dans le dédale de ce labyrinthe.

 

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

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