André Wénin, 1998, Pas seulement de pain... Violence et alliance dans la Bible. Essai, coll. Lectio divina, 171, Paris, Cerf, 303 p.


Il n'y a aucune réalité plus humaine et plus fondamentale que celle de manger et de boire. La psychanalyse a bien montré combien l'oralité, liée au manger, est structurante de l'être humain, de ses désirs, de ses relations dès les premiers instants de la vie. Les aliments sont un point de jonction entre nature et culture : fruits, légumes, céréales, viande, etc. portent en eux la force de la nature, mais aussi la trace de l'intervention humaine. En bref, comme le disait L. Feuerbach, «Der Mensch ist was er ißt» («L'homme est ce qu'il mange»). Aussi, le paradigme de toute faute, selon Gn 3, n'est-il pas d'avoir mangé ? Pas étonnant alors de constater que le manger et le boire forment le fil rouge essentiel de toute la Bible, de la Genèse à l'Apocalypse.

Comme cette thématique traverse le récit global, elle est donc inépuisable. C'est pourquoi le lecteur cherchera en vain dans les pages de ce livre un relevé exhaustif et une étude approfondie de tous les textes bibliques traitant de nourriture et de repas. Comme l'indique le titre, A. Wénin présente ici un simple essai, mais un essai remarquable qui représente un effort pour dépasser le pluriel du Livre : distinction entre Ancien et Nouveau Testament, dispersion en livres et en époques de composition, morcellement des genres et des traditions littéraires, etc. Autrement dit, la Bible est lue comme un seul livre. Cette approche, qu'on pourrait parfois qualifier de canonique et d'intertextuelle, s'appuie sur des techniques relevant de la nouvelle (du moins pour l'exégèse biblique) critique littéraire : analyse narrative et analyse structurelle (connue aussi sous le nom d'analyse rhétorique, particulièrement en France). Pour élucider les structures anthropologiques, sociales et religieuses de la Bible, l'auteur fait également appel à l'approche psychanalytique (les interprétations de M. Balmary sont maintes fois endossées par l'auteur et l'argumentation me semble parfois un peu trop rapide, voire faible) et à la tradition juive.

L'ouvrage est divisé en trois grandes parties. Après une longue introduction (pp. 9-18), la première partie (pp. 19-98) est consacrée à approfondir le symbolisme de la nourriture dans les deux récits de création, avec le prolongement dans l'histoire des origines (Gn 1-11). De cet examen émerge la thèse suivante : la relation à l'animal (nourriture carnée) est le lieu symbolique d'une option vis-à-vis la violence et de cette option dépend l'achèvement de l'humain à l'image du Dieu de paix. Cette thèse est reprise et développée en deux directions. L'alternative entre douceur et violence suggérée par le choix de la nourriture végétale ou carnée fait l'objet de la deuxième partie (pp. 99-175). Elle se déploie à travers un système complexe de modèles (voir par exemple les figures bibliques du chasseur et du pasteur ou du roi-pasteur et du roi-guerrier) et d'images (fauves et agneau) qui va d'un Testament à l'autre et culmine dans la figure de l'homme nouveau (Jésus) à l'image de Dieu. Quant à la troisième partie (pp. 177-272), elle montre comment les repas ritualisés d'Israël, mais aussi des jeûnes imposés et volontaires, balisent le chemin qui va de la Pâque d'Égypte à celle de Jésus.

Chacune de ces parties se termine par une réflexion sur le repas eucharistique et c'est là sans doute que réside l'originalité de l'essai. En effet, les recherches traitant de l'eucharistie limitent trop souvent leur enquête vétérotestamentaire à l'étude des repas juifs et en particulier au rite de la Pâque comme arrière-plan de la Cène de Jésus. Or, dans le présent volume, l'eucharistie reçoit un éclairage nouveau, issu des structures anthropologiques et théologiques du manger et du boire dans le premier Testament, si bien que l'essai aurait pu avoir, comme l'affirme Wénin, un autre sous-titre : «Vers une théologie biblique de l'Eucharistie» (p. 18). Par exemple, l'opposition fondamentale entre alimentation végétale (douceur) et alimentation carnée (violence) qui traverse toute la recherche de Wénin montre bien que le pain et le vin de l'eucharistie (signes d'origine végétale), donnés en tant que chair et sang (signes d'origine carnée), symbolisent la victoire du béni de Dieu sur la violence.

Une trop brève conclusion, qui n'a malheureusement rien d'une synthèse (pp. 273-281), une liste des abréviations utilisées (pp. 283-284), une courte bibliographie (pp. 285-291) et un index des citations bibliques (pp. 293-300) terminent l'ouvrage.

Au terme de ce livre, force est de constater que l'opposition entre nourriture végétale et nourriture carnée s'est révélée un point de départ original et fructueux, mais je suis loin d'être convaincu que seuls les êtres humains optant pour la première nourriture (comme les pasteurs par exemple) sont en mesure de porter à son achèvement l'image de Dieu (voir par exemple les pp. 35, 85, 101 et 104). En effet, c'est là donner un sens éthique ou eschatologique au célèbre passage de Gn 1,26-28 («Et Dieu dit : "Faisons l'être humain à notre image, selon notre ressemblance..."»), alors qu'on peut très bien comprendre ce texte comme une affirmation anthropologique. Bien entendu, comme le débat autour de ce texte ne date pas d'hier, ce n'est pas à l'intérieur d'un bref compte rendu qu'on pourra régler ce problème d'interprétation.

Ce désaccord sur l'interprétation de Gn 1,26-28 (voir aussi Gn 5,1-2 et 9,6) et les critiques qui seront sûrement adressées par les exégètes à l'égard de quelques autres passages (pour ma part, je pense particulièrement aux récits de Gn 2-3 et 4) montrent que cet essai, bien que nourrissant, creuse l'appétit du lecteur. En bref, voilà un livre à lire et à dévorer aussi bien à la bibliothèque qu'à la cuisine.

 

Jean-Jacques Lavoie

Université du Québec à Montréal

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