Alain Marchadour (dir.), 1998, Procès de Jésus, procès des Juifs ? Éclairage biblique et historique, coll. " Lectio Divina ", Hors Série, Paris, Cerf, 214 p.

 

 

Cet ouvrage collectif regroupe une série de conférences présentées lors d'un colloque tenu les 23 et 24 novembre 1996 à la Faculté de théologie de Toulouse en l'honneur de Simon Légasse. Le colloque portait sur la relation entre le procès fait à Jésus et celui fait aux Juifs. Comme le rappelle Alain Marchadour en introduction, " [...] le procès de Jésus a malheureusement souvent servi pour justifier des pratiques antijudaïques et antisémites " (p. 7).

L'ouvrage est divisé en trois parties. La première, intitulée " L'un et l'autre Testament ", comprend un seul article, " Un livre et deux communautés ", de Paul Beauchamp (p. 15-27). Le dialogue entre juifs et chrétiens y est abordé sous l'angle du rapport entre les deux Alliances. Ce dialogue, nécessaire mais difficile, devrait être l'occasion pour les juifs et les chrétiens de partager un défi commun, plutôt qu'un embarras réciproque.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, " Nouveau Testament et antijudaïsme ", on examine certains passages néo-testamentaires présentant des tendances antijuives.

La courte contribution de Simon Légasse, " Le procès de Jésus : exégèse et histoire " (p. 31-34), rappelle certains pièges que l'exégèse permet à l'historien d'éviter dans l'étude du procès de Jésus.

Dans l'article de Pierre-Marie Beaude, " Jésus le roi des Juifs : citations, énoncés et énonciation " (p. 35-52), l'auteur étudie l'utilisation marcienne du titre Roi des Juifs sous l'angle de la narratologie et montre, par l'analyse de cinq récits, comment ce titre peut revêtir divers sens en fonction des différents espaces d'énonciation, juif ou romain, dans lesquels il s'exprime.

L'article suivant, " La comparution de Jésus devant Pilate d'après Lc 23, 1-15 ", (p. 53-74), est signé Jacques Schlosser. Par la critique de la rédaction, l'auteur montre comment, chez Luc, le procès de Jésus est bien celui des juifs  ; dans la perspective lucanienne (évangile et Actes), c'est tout Israël qui est responsable de la condamnation de Jésus. L'agent involontaire du plan divin se voit néanmoins offrir une seconde chance.

Le titre de l'article de Roland Meynet, " Procès de Jésus, procès de tous les hommes " (p. 75-100), résume bien les conclusions auxquelles parvient l'auteur en isolant des structures sous forme de chiasmes dans les récits synoptiques du procès de Jésus. Selon cette analyse structurelle (ou " lecture rhétorique "), Matthieu, Marc et Luc affirmeraient, chacun à leur façon, la culpabilité, à divers degrés, des Romains, des juifs, mais aussi des chrétiens.

Dans " Quand Jésus fait le procès des juifs: Matthieu 23 et l'antijudaïsme " (p. 101-126), Daniel Marguerat analyse les violentes invectives de Jésus de Mt 23, dans la perspective rédactionnelle matthéenne et sous la triple dimension du problème historique, théologique et herméneutique. On y voit entre autres que, la polémique en question étant originellement interne au judaïsme, on ne peut parler d'" antijudaïsme matthéen " qu'à partir de l'époque où le lectorat de l'évangile se déplace hors du judaïsme.

L'article suivant, " Les Juifs dans le quatrième évangile " (p. 127-132) est de Charles L'Éplattenier. Il traite de l'utilisation johannique de l'expression " les Juifs ", figure collective qui désigne la plupart du temps les autorités religieuses, mais toujours " les adversaires de Jésus ". Au regard de l'importance de ce thème en ce qui concerne le procès de Jésus dans un évangile ne comportant pas de procès devant le sanhédrin &emdash; le procès juif de Jésus se déroule tout le long de l'évangile &emdash; il aurait valu la peine d'être traité plus longuement (l'article ne fait que 5 pages) ; des références en notes à des études importantes auraient pu compenser la brièveté de l'article (il n'y en a aucune).

Dans le dernier article de cette partie de l'ouvrage, " La situation religieuse d'Israël selon Paul : Rm 9-11 " (p. 133-151), Charles Perrot aborde la question de la conception paulinienne du rapport entre Israël et l'Église. L'auteur indique que, tout en affirmant la valeur sotériologique du Christ, Rm 9-11 reconnaît aussi l'existence religieuse d'Israël, et donc " sa valeur aux yeux de Dieu ".

La troisième partie de l'ouvrage est intitulée " Le procès dans l'histoire ". Il y est question de l'antijudaïsme, encouragé parfois par une certaine lecture du Nouveau Testament.

Dans " La prise de Jérusalem selon Flavius Josèphe " (p. 155-164), Mireille Hadas-Lebel montre comment la chute de Jérusalem fut interprétée différemment dans l'Antiquité par les Romains, les juifs et les chrétiens. Résultat de la colère des dieux, châtiment divin pour les péchés commis ou punition méritée du peuple déicide, ces diverses compréhensions théologiques de l'événement reflètent une même mentalité antique.

Avec " Verdun ou l'autre Massada " (p. 165-178), de Georges Passerat, il est question de persécutions juives à l'époque du haut Moyen-Âge. On y voit notamment que les récits de suicides collectifs relatés par les chroniqueurs chrétiens et juifs, s'apparentent beaucoup, par leur structure et leur contenu, au récit de Massada de Flavius Josèphe.

Dans " Procès de Jésus, procès des Juifs au XXe siècle " (p. 179-192), Patrick Cabanel montre comment les procès intentés aux Juifs et au judaïsme dans le contexte libéral et anticlérical du XIXe siècle confèrent une nouvelle dimension à l'antique accusation de meurtre rituel et révèlent un antisémitisme moderne ayant renouvelé ses motifs d'accusation.

Le dernier article, " Paix et vérité " (p. 193-201), de Monique-Lise Cohen, est une lecture midrashique du procès de Jésus. Allier la " paix " de l'Ancien Testament et la " vérité " du Nouveau devrait favoriser le dialogue judéo-chrétien, indique l'auteure. Dans cet article, l'utilisation des textes bibliques est moins guidée par une approche critique que par le désir d'un rapprochement entre juifs et chrétiens.

Dans la conclusion de l'ouvrage (p. 203-210), Jacques Dutheil définit l'antisémitisme et l'antijudaïsme, esquisse une chronologie de l'antijudaïsme dans le Nouveau Testament et termine par une ouverture exégétique et pastorale sur les moyens de faire en sorte que le procès de Jésus ne reste indéfiniment celui des Juifs.

Dans l'ensemble, ce collectif contient quelques très bons articles et la diversité des méthodes avec lesquelles les auteurs cherchent à éclairer le problème de la relation entre le procès de Jésus et celui des Juifs est intéressante.

Cependant, on pourrait être déçu par la valeur très inégale des articles et le lien assez lâche de certains d'entre eux avec le thème principal qu'annonce le titre de l'ouvrage.

Chrystian Boyer

Université du Québec à Montréal

 


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