Charles Amourous. 1995. Des société natives. Ordre, échanges et rites humains dans la vie institutionnelle.Préface de Gilbert Durand et postface de Gustave-Nicolas Fischer. Paris : Méridiens Klincksieck.


Privée de son terrain par la disparition accélérée des sociétés sauvages, l'anthropologie se réoriente depuis quelque temps vers des mondes nouveaux qu'elle découvre dans nos propres vies d'occidentaux civilisés.  Ce «détour», prôné notamment par Georges Balandier, est un appel à utiliser la qualité majeure de l'ethnologue, sa capacité à affronter l'étrangeté, pour rendre compte de l'étrangeté à lui-même de l'homme moderne, de l'anomie née de l'incertitude nouvelle de tous ses savoirs.

À ce détour, le travail de Charles Amourous contribue de manière décisive. Car il ne s'agit plus seulement de porter le regard anthropologique sur l'homme de la rue, du métro ou de la plage, afin de déceler derrière les formes apparentes et actuelles de l'expérience sociale des tournures résiduelles de la vie primitive; il s'agit de découvrir les formes primordiales de l'expérience collective dans les formes obscures de la sauvagerie moderne, celles que l'on refoule dans un statut infra-humain.

Il faut de l'opiniâtreté, et d'abord du courage, à l'observateur pour oser se reconnaître soi-même, c'est-à-dire reconnaître l'humain primordial dans l'apparence hideuse des dépotoirs psychiatriques. Car «pour pénétrer les plus fous des pavillons les plus rejetés et les plus clos, il faut franchir une frontière, transgresser nos confins habituels.  Cette démarche nous panique, nous envahit de peur et d'angoisse, peu du fou et de la mort sociale.  Le voyage à l'intérieur d'un dépotoir psychiatrique est un voyage au fond de soi-même, jusqu'à nos phantasmes. (p. 17)

La fréquentation patiente et méthodique des lieux, l'observation directe et participante relayée par l'interview, permettent à Ch. Amourous de déceler peu à peu des mécanismes sous-jacents, cachés, invisibles parfois aux yeux mêmes du personnel soignant, et qui régulent le chaos apparent pour constituer une vie sociale native.

Il existe bien, dans ces lieux mêmes, un système ordonnateur de la vie communautaire, dont il faut supposer que, rejeté comme il se trouve de toutes les cultures environnantes, il illustre une société native, une invention naïve de la vie sociale.  «Nous pouvons considérer l'enfermement asilaire et totalitaire comme une machination dont un des effets est de pousser le fondamental natif à surgir, nu ou presque.» (p. 97)

Ce «fondamental natif» consiste en procédures qui permettent à un ensemble collectif, aussi démuni qu'il soit, de faire place à une culture, fût-elle balbutiante, c'est-à-dire pratiquement non-consciente d'elle-même, qui parvient à réguler le chaos destructeur de la violence initiale.  Au principe de culture, Charles Amourous recense la fonction d'ordre (hiérarchie, travail, territoire), une fonction d'échanges (mise en circulation des marchandises et de l'argent, des activités et des jeux, des hommes et des femmes), des rituels (de convivialité ou mortuaires), des conduites de repli individuel (thésaurisation) et de vertige collectif dans l'ivresse, le tout partagé, comme c'est le cas depuis l'aube de l'humanité, par la différenciation des hommes et des femmes.

Ainsi sont redécouvertes, sous des formes modestes, les intentions les plus stables et les plus universelles d'homo sapiens, que les anthropologues depuis un siècle ne cessent d'abstraire du chaos perceptif en quoi consiste toujours le premier contact avec toute société vivante.

Il n'y a donc pas de bout du monde, conclut Charles Amourous au terme de son voyage, la condition d'homme n'est pas mutilable. Il n'y a au fond de société que «totale», puisqu'activant l'ensemble des dynamismes qui permettront, là où c'est possible, l'épanouissement des cultures.  Toutes propositions qui ne relèvent pas ici de déclarations d'intention, ni de la volonté de croire, mais de la stricte probité d'un chercheur.

Alain Pessin
Université de Grenoble II

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