Alain de Benoist. 1996. L'empire intérieur.



L'on connaît, du moins de nom dans les milieux universitaires, l'oeuvre d'Alain de Benoist qui, en 1977, faisait une entrée fracassante - couronnée par un Grand Prix de l'Académie Française - dans le monde frileux de l'intelligentsia contemporaine, avec un livre Vue de droite qui, contrairement aux stéréotypes scolastiques pieusement entretenus, montrait que l'intelligence n'était pas le fief de la «gauche» et que la droite française, du moins en partie, n'était pas que «la plus bête du monde»!  Après une vingtaine de publications, dont certaines (Fêter Noël, légendes et traditions, 1982; La mort, traditions populaires, 1983; L'éclipse du sacré, 1986; etc.) touchent de très près à notre mouvance de l'Imaginaire, après avoir fondé des revues très documentées depuis 1968 («Nouvelle École») ou 1988 («Krisis»), les éditions impeccables de «Fata Morgana» viennent de publier de notre auteur l'Empire intérieur qui, dans deux de leurs trois parties («L'Empire du mythe» et «Le mythe de l'Empire»), intéressent directement nos activités de mythicien.

Dans la première partie «L'Empire du mythe», Benoist, avec l'érudition chevronnée qui est la sienne et dont témoigne depuis trente ans «l'appareil scientifique» de la revue Nouvelle École, dresse le tableau génétique qui nous est si familier dans nos C.R.I., de la résurgence et de l'assomption du mythe en notre XXe siècle, dans le sillage de Walter F. Otto, de C. Kerényi, de Mircea Eliade, J.-P. Sironneau, G. Gusdorf, Kurt Hübner, Dan Sperber, nous-même, etc., concluant cette restauration de «L'Empire du mythe» par cette clairvoyante perspective : «Revenir dans la clarté du mythe serait, pour l'homme, connaître une révolution comme il n'en a jamais eue...»

Dans la seconde partie, qui reprend un thème cher à Guénon comme à Evola, «Autorité spirituelle et pouvoir temporel», il ancre fortement son argumentation sur les indo-européistes Coomaraswamy ou Dumézil et montre bien comment, en Europe, il y a eu pour le moins confusion, et le plus souvent, affrontement - la fameuse querelle du Sacerdoce et de l'Empire en témoigne -entre l'autorité spirituelle et pouvoir temporel; puis il montre comment l'histoire de l'Europe s'est fourvoyée dans des procédures d'usurpation : soit que le pape s'attribue des pouvoirs temporels, soit que le roi - souvent issu de la caste guerrière -s'émancipe de ses devoirs spirituels.

C'est dans la dernière partie de son livre, «Le mythe de l'Empire», que l'auteur dégage avec vigueur sa propre conviction, renvoyant dos à dos Guénon et Evola, la monarchie absolue et l'usurpation pontificale, dégageant «l'impératif catégorique» - si nous osons dire - du surplomb spirituel de la tradition impériale.  L'idéologie du pouvoir politique, comme de l'Europe que l'on nous propose présentement, a suivi, au cours de notre histoire, la monstrueuse et perverse dérivation - bien définie, hélas par le traité de Jean Bodin de 1576 ! - qui va du monarchisme national, à travers la monarchie absolue et le jacobinisme, jusqu'au funeste (déjà énoncé par Bodin et souligné nettement par le «collaborateur» Marcel Déat) Fürher Prinzip.  D'où le titre magnifique du livre : l'Empire - en tant qu'équilibrage des contraires de l'autorité et du pouvoir, en tant que fédérateur de peuples, de nations, de religions diverses - est en son fond spirituel, intérieur, «éthique».  L'auteur reprend à son compte la fière affirmation éthique du chevalier d'Estouville comme clef de voûte cachée dans l'intériorité de l'âme: «Là où est l'honneur, là où est la fidélité, là seulement est ma patrie».

Non seulement la pensée d'Alain de Benoist est, comme d'habitude, décapante en ce qui concerne le politique, fondant profondément les convictions fédéralistes, non nationalistes, non «populistes», pluralistes, etc. de la «nouvelle» Droite, mais encore - en ce qui nous concerne nous, gens de «l'Empire du mythe» - nous donne une remarquable leçon de la fécondation de la vie la plus concrète, la vie quotidienne, «terre à terre» et politique, par les grandes rêveries de l'imaginaire.


Gilbert Durand
Université de Grenoble

 

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