Bernard Hort, 1997, Lettres à Paul Tillich. Trajectoires d'un théologien dans la modernité, Genève et Lausanne, Labor et Fides et Ouverture, 126 p.

 

 

 

Lettres à Paul Tillich introduit très agréablement à divers éléments de l'œuvre théologique de Tillich. Bernard Hort nous avertit dès le départ qu'il ne s'agit pas d'un commentaire savant, mais " d'un effort différent, un travail avant tout caractérisé par l'appropriation personnelle et le besoin de partager des perspectives " (p. 18). L'introduction justifie cet effort, le genre littéraire de la lettre et son objectif. À travers ses lettres, Hort veut briser l'image déformée du théologien et exposer la pertinence de la pensée tillichienne pour aujourd'hui. Selon l'auteur, Tillich était plus près des gens ordinaires qu'on se l'imagine et ses lettres devraient contribuer à faire connaître l'homme et sa pensée aux contemporains. Ses réflexions sur le religieux sont encore tout à fait pertinentes, car il est un des rares théologiens du XXe siècle à avoir pensé la relation du spirituel et du politique, celle de la religion et du socialisme. Notons le souci didactique de l'auteur. À ses lettres, il ajoute des adjuvants pour préciser l'horizon intellectuel de Tillich, pour inviter à poursuivre la réflexion sur le thème abordé et pour illustrer le thème par un texte exemplaire de Tillich lui-même.

Six lettres s'adressent à ce " Cher Paul Tillich ". Elles couvrent les thèmes du romantisme, de la théologie, de la misère du monde, de la condition humaine, du national-socialisme. La dernière lettre aborde les critiques habituelles adressées à l'œuvre tillichienne. La construction de la lettre suit un plan tripartite. Un texte clé de Tillich introduit au thème de la lettre. Sauf dans la dernière lettre, une mise en perspective du thème retenu est tout d'abord présentée. Il s'agit par exemple de la place précaire de la théologie à l'Université. L'hostilité des sciences exactes envers elle et l'engouement pour les sciences des religions risquent de diluer la réflexion théologique. Hort esquisse ensuite l'évaluation de cette thématique par Tillich et sa contribution au débat. Dans l'exemple de la théologie, Tillich veut défendre et réinventer la spécificité de la théologie. Il la présente dans sa conférence programmatique de 1919 comme un instrument pour réfléchir au sens profond de la vie, qui, dynamiquement, interpelle continuellement les différentes sphères culturelles à poursuivre leur chemin de réalisation. Enfin, Hort illustre l'originalité et la pertinence des réflexions tillichiennes pour aujourd'hui. Dans notre exemple sur le thème de la théologie, on perçoit bien l'actualité de ce thème. Bien que de nouvelles exigences conditionnent l'activité théologique aujourd'hui, certaines difficultés d'alors sont toujours présentes et Hort croit en la contribution possible de Tillich au débat.

La structure de la dernière lettre est différente et revient sur certaines critiques adressées à l'œuvre et à Tillich lui-même. Les premiers reproches sont brièvement énoncés, mais rapidement écartés. En fait, l'auteur insiste sur le reproche de récupération et d'idéalisation du monde moderne, reproche articulé dans une des lettres de prison de D. Bonhœffer. Pour ce dernier, le monde séculier a rejeté l'interprétation religieuse que Tillich voulait lui imposer. Tillich n'aurait pas vu cela. Hort situe et dépasse ce reproche en suggérant un parallélisme entre l'horizon d'Augustin et celui de Tillich, afin de mieux situer l'optimisme et l'idéalisation de certaines formes politiques tillichiennes. Ce renvoi à Augustin justifie la perspective tillichienne, perspective &emdash; finalement complémentaire &emdash; à conserver précieusement en tension avec la position de Bonhœffer. Cette tension pourrait initier une liberté nouvelle pour la pratique théologique. Hort, en approfondissant cette critique adressée à Tillich, dénoue donc l'impasse en situant le regard religieux tillichien sur le monde en relation avec la perspective plus engagée de Bonhœffer.

 

Les lettres à Paul Tillich introduisent à une pensée théologique contemporaine pour un large public. Cet objectif de conduire au dedans (d'introduire !) est réalisé avec soin et finesse. Le niveau de langage est accessible et il permet à de nouveaux lecteurs de rencontrer la pensée complexe de Paul Tillich. Nous aurions pu nous intéresser à d'autres thèmes, à d'autres textes et radicaliser la dernière lettre, car d'autres reproches importants sont parfois adressés à l'œuvre tillichienne, mais il aurait fallu écrire encore bien d'autres lettres à Paul Tillich.

Marc Dumas

Université de Sherbrooke

 


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