Bertrand Meheust, 1999, Somnambulisme et médiumnité, Éd. Synthélabo ; tome 1, Le défi du magnétisme, 620 p. ; tome 2, Le choc des sciences psychiques, 598 p.

 

 

Cet ouvrage en deux tomes reprend la thèse de sociologie de l'auteur soutenue en 1997 à l'Université de Paris I sous la direction du professeur Alain Gras. Bertrand Meheust y présente une enquête approfondie sur un véritable continent perdu de la pensée, la question métapsychique. Objet de polémiques aux 18e et 19e siècles, elle est occultée au 20e par les idéologies et la psychanalyse.

Constatant que " les rêves des magnétiseurs &emdash; dont l'ancêtre fondateur est en 1784 un homme des Lumières, le marquis de Puységur &emdash; sont les premiers balbutiements d'une connaissance des profondeurs de l'esprit humain ", l'auteur s'adonne ici à la mise en évidence d'une relation " n'impliquant plus de relation nette entre le scientifique et le non scientifique… et que la science du chaos faisant irruption dans les sciences de l'homme remet à l'honneur en même temps que le rôle des sujets, de l'événement, du hasard ".

Il s'agit en somme, sur la base d'une anthropologie frontière, de cerner des pratiques, des états, " où la capacité créative de l'imaginaire vienne fusionner avec le réel " (Atlan). Cette anthropologie aboutit à pointer une zone de flottement caractéristique du savoir et qui questionne le rapport au réel propre à l'Occident contemporain tant l'institution symbolique, comme l'avait vu Castoriadis, modèle la psyché jusque dans ses tréfonds, quand l'imagination " loin d'être toujours une néantisation, une absence radicale, est susceptible de devenir un mode paradoxal d'action et de présence " (p. 66).

Contre l'irrévocable certitude sartrienne voulant que toute conscience soit inaccessible à toute autre conscience, l'auteur va instruire historiquement et sociologiquement, à charge et à décharge, le procès du magnétisme, de la métagnomie et de la lucidité magnétique évacués par la rationalisme. Il rejoint là Lucien Lévy-Bruhl et sa théorie des appartenances : un être humain forme avec les objets qui lui appartiennent un système vivant.

Posant alors, sur le mode du décrire/construire, la question de l'indécidabilité de telles connaissances, Bertrand Meheust se demande à la fois comment les phénomènes observés s'étayent sur des propriétés primaires du psychisme humain et quelle est leur articulation à la culture, observant que, de toutes les cultures qui ont intégré et actualisé cette potentialité, la culture occidentale est la seule à avoir opté pour le rejet, la clôture.

D'où la thèse principale de l'auteur (p. 114 s.) : le magnétisme animal a longtemps été considéré &emdash; et est encore considéré &emdash; comme le premier balbutiement de la psychanalyse et de la psychiatrie dynamique ; les avancées de la psychologie clinique, tout en se réclamant de cette filiation, auraient fait le tri et exploité de ces balbutiements tout ce qui pouvait l'être, le déchet n'ayant plus qu'un intérêt historique secondaire.

Or, pour Bertrand Meheust, il suffit de modifier quelque peu la perception que nous avons de son statut et de sa place dans l'économie des idées pour que soit également modifiée la perception des courants qui se trouvent en aval… Alors c'est un autre paysage qui se découvre sous nos yeux… Cette thèse, on le voit, fait place à une autre conception de la nature humaine, voyant dans celle-ci un abîme, une capacité créatrice capable de s'inventer sans cesse en explorant une pluralité de voies conflictuelles.

  • Le magnétisme n'est pas un dossier mort qui ne ferait qu'ajouter un chapitre de plus à l'histoire passablement encombrée des errances de l'esprit humain, et de ce fait n'aurait plus rien à nous apprendre ; à la fréquenter, on fait autre chose que de reconstituer un monument en ruines, on éclaire un moment crucial de la constitution de l'homme moderne. (p. 120)
  • L'enquête de Bertrand Meheust est organisée en cinq sections réparties sur deux volumes.

    Après avoir décrit les courants en lice et les polémiques qui les traversent, il décrit les barrages dressés contre le magnétisme par les institutions entre 1820 et 1842, lorsque le magnétisme se heurte à l'institution médicale, lutte qui se termine par une fin de non recevoir.

    Puis, étudiant l'hypnotisme, il montre comment, à partir de 1878, l'institution se réapproprie les phénomènes magnétiques pour ensuite (t. 2) poser la question &emdash; à partir du différend qui oppose, depuis 1820, magnétiseurs et médecins &emdash; de l'état des sujets somnambules. S'agit-il d'une conscience amoindrie ou au contraire de l'accès à de nouvelles facultés ? d'une présence au monde plus intense ? Explorant ces voies concurrentes jusqu'en 1930, il montre comment et pourquoi la métapsychique jette ses derniers feux.

    S'intéressant aux turbulences provoquées au sein de l'Institution, à partir de 1885, le moindre de ses mérites n'est pas de nous faire comprendre comment émergent de nouveaux concepts, se dessinent de nouvelles frontières dont s'inspireront, au delà des psychanalystes (Freud mais aussi Wilhelm Reich, qui l'intègre mieux), des philosophes (Maine de Biran, Roustang), des écrivains (Hugo, André Breton), des peintres (Kandinsky), etc., sans oublier de mentionner les résistances provoquées.

    Une bibliographie exhaustive de 776 ouvrages complète le tout et vient appuyer cette étude érudite et critique à la fois, qui mobilise la passion de l'auteur au service d'une pensée refusant clôture et enfermement.

    L'ouvrage apporte en tout cas, sur cette question, une contribution majeure à l'un des objets de recherche les plus controversés, en conduisant avec méthode le lecteur au cœur du problème qui est posé et traité avec une grande liberté de ton, ce qui n'est pas son moindre mérite.

    Georges Bertin

    Institut supérieur de formation, de recherche

    et d'intervention sociale (IFORIS), Angers

     


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