Camille Froidevaux, 1999, Ernst Troeltsch, la religion chrétienne et le monde moderne, coll. " Sociologie ", Paris, PUF, 296 p.

 

 

Ernst Troeltsch (1865-1923) était, au tournant du vingtième siècle, une des sommités de la théologie libérale allemande. Il est encore lu parce qu'il s'aventura dans de nouveaux espaces intellectuels et scientifiques. Ami de Max Weber, il vécut dans la même maison que lui à Heidelberg et fit avec lui le voyage en Amérique, en 1904. Weber en revint avec des observations qui le mirent sur la piste de l'" éthique protestante " ; Troeltsch, tout aussi marqué par ce qu'il vit au pays de la séparation de l'Église et de l'État, constitua le type sociologique du " néo-calvinisme ". (À mon avis, les pages de Troeltsch ont moins vieilli que celles de son ami.) Ils construisirent ensemble l'agenda d'une sociologie de la religion et se divisèrent les tâches. Tous deux souhaitaient faire pièce au matérialisme dialectique. Marx avait posé les bonnes questions mais donné de mauvaises solutions.

En 1912, Troeltsch publie le livre qu'il avoua être son préféré : Les doctrines sociales des Églises et des groupes chrétiens (Die Soziallehren des christlichen Kirchen und Gruppen). Le livre n'a jamais cessé d'être en librairie, tout comme sa traduction anglaise (The Social Teaching of the Christian Churches (Chicago, 1976 [1931, 1960]). Il reçut aussi une traduction italienne. Il n'y a pas de traduction française. On sait que les Français mirent 50 ans avant de traduire Weber.

Comme Troeltsch est peu connu chez nous, soulignons trois caractéristiques de ce livre.

1. Troeltsch s'y donne un sujet original : le phénomène historique de l'élaboration par les chrétiens de doctrines sociales. Dans son univers théologique, il n'y a pas de magistère développant un dépôt révélé ; Troeltsch assume d'emblée que le christianisme a dû chercher des bases pour construire de telles doctrines (ST I, p. 24). Son point de départ est celui qu'il hérite de la tradition issue de Schleiermacher : il y eut en Jésus un phénomène historique original, qui donna de puissantes impulsions. Et, pour lui, l'enseignement de Jésus et surtout sa conscience religieuse posent avant tout le problème du rapport au monde. Il retient donc le Sermon sur la Montagne, l'appel à se soucier de l'unum necessarium, l'interrogation sur l'utilité de gagner le monde si l'on perd son âme. Comme l'écrit Jean Séguy, " [l]e rapport au monde éclaire &emdash; par ses différenciations &emdash; une histoire à plat, synchronique, et, en même temps, l'histoire dans sa diachronie. " (Christianisme et Société. Introduction à la sociologie de Ernst Troeltsch, Paris, Cerf, 1980.) La religion est ce qu'elle est parce qu'elle pose toujours ce problème ; son histoire montre les variations dans les réponses trouvées. Troeltsch pose ainsi une grande hétérogénéité entre conscience religieuse et préoccupations ordinaires. Les croyants doivent trouver, inventer, une traduction de leur vie spirituelle dans les termes pratiques de la vie quotidienne. On est donc à des lieues d'un examen de ce que les Québécois appelaient " la pensée sociale de l'Église " ; il ne s'agit pas d'apprendre à utiliser les institutions terrestres pour des fins morales, il s'agit plutôt de trouver des bases pour ces institutions, de les construire, et d'acquérir une manière de vivre avec elles, avec l'art de les mettre au service de fins. On pourrait donc dire que Troeltsch pose le problème de l'acculturation du christianisme, la construction (et la révision) d'une culture historique, sociale, institutionnelle.

2. Troeltsch y raconte une histoire : la tension chez Paul entre perfectionnisme et compromis, l'héroïsme de celui qui attend la venue du royaume pour demain et la prudence de celui qui envisage des lendemains plus prosaïques. C'est donc la tension entre radicalisme et conservatisme, la mise en commun des biens ou la gestion de la propriété privée, la rupture avec la famille ou l'acception de la famille patriarcale, le défi lancé à l'empereur idolâtre ou la soumission à ses lois et l'acceptation de ses sanctions. Le christianisme se donne une institution qui lui est propre : son clergé et le réseau des évêques. Troeltsch documente le recours constant à la notion philosophique (surtout stoïcienne) de loi naturelle pour fonder les obligations sociales. Avec la conversion de l'empereur et la mise en place de plus en plus de choix intra-mondains, la tendance perfectionniste réaffirme la ferveur extra-mondaine, mais Troeltsch reproche au monachisme de donner au christianisme une essence anti-mondaine plutôt qu'extra-mondaine. La synthèse médiévale thomiste met en place une éthique catholique à deux vitesses : certains perpétuent la race et, pour eux, saint Thomas réhabilite le labeur et le profit ; d'autres perpétuent l'idéal chrétien dans la chasteté, la pauvreté et l'obéissance. La fixation d'une théorie sociale en adéquation avec le monde se fait grâce à l'incorporation de principes qui n'ont rien de spécifiquement chrétien. Troeltsch ouvre les yeux de plusieurs en montrant comment, à la tendance ecclésiale, s'oppose dès le XIIe siècle une tendance sectaire ; les sectes, note-t-il, sont toutes opposées aux hiérarchies, célestes ou terrestres. Elles ont aussi tendance à invoquer une loi naturelle antérieure à la chute. Ainsi la tendance à une bi-polarité éthique se maintient.

Le chapitre sur les protestantismes conteste le consensus des libéraux ; Troeltsch souligne le caractère conservateur des orientations propres à Luther et Calvin. Ils ne sont pas pour lui à l'origine du monde moderne. Luther identifie les dix commandements avec la loi naturelle et les met au centre de la pensée morale ; il oriente aussi la pensée vers une morale des dispositions (Gesinnungsmoral) mais son pessimisme quant au monde n'empêche guère la constitution d'un mercantilisme bourgeois patriarcal soutenu par un État absolutiste. Calvin innove en pensant l'État dans une perspective rationnelle et utilitariste. Il place la barre haut pour l'État, qui est tenu de faire régner la justice ; sa nécessité n'est pas dérivée de l'omniprésence du péché. Cela amène le réformateur de Genève à rompre avec la politique caritative. La doctrine calvinienne de la sanctification amène à chercher la preuve du caractère du chrétien dans son activité énergique intra-mondaine plutôt que dans la profondeur de ses sentiments. La véritable innovation éthique ne se rencontre pourtant pas à Genève mais dans le néo-calvinisme britannique du XVIIe siècle. C'est là que le calvinisme se prive de l'appui de l'État (ou renonce à lui) pour s'allier aux principes de la libre organisation religieuse ; c'est là qu'il donne pleine mesure à l'activisme intra-mondain. Ce néo-calvinisme fait bon ménage avec la démocratie, et soutient même son fonctionnement par la théorie moderne du droit naturel et par la qualité de ses mœurs.

Dans cette Europe moderne, la tendance proprement ecclésiale reste doublée de la tendance sectaire. Au type des sectes endurantes et passives, Troeltsch oppose celui des sectes révolutionnaires et actives. Le type mystique, individualiste, qui renonce à l'association proprement religieuse, acquiert consistance et se trouve vite en adéquation avec la modernité. L'idéalisme allemand élabore une philosophie de la religion qui fait de cette intériorité la forme la plus pure et la plus évoluée de la religion. L'érudition historique est prodigieuse (les notes en témoignent). Il y a quand même des carences dans ce récit. On y reviendra.

3. Une méthode. Troeltsch commence par s'opposer à l'interprétation qu'un marxiste (Kautsky) avait avancé de l'enseignement de Jésus. De là son insistance : l'importance de Jésus est religieuse et son impact avant tout religieux. Par la suite, Troeltsch montre comment les conditions sociales et le cours de l'histoire ont influencé le " façonnement " des doctrines sociales. Il analyse aussi finement l'influence exercée sur les mœurs par les enseignements chrétiens. C'est ce qui fait l'intérêt de son chapitre sur le protestantisme. Au XVIe siècle, avec l'autonomisation croissante des sphères politiques, sociales et économiques, les bouleversements apportés aux habitudes de pensée théologique et morale deviennent très visibles, et la nécessité d'ajustements, de reconstructions de la pensée chrétienne, devient ouvertement assumée &emdash; ainsi que les stratégies d'efficacité sociale.

Le livre de Camille Froidevaux vient à point en ajoutant à la brochette de livres disponibles en français un ouvrage consacré spécifiquement aux Soziallehren. Il y a néanmoins une faiblesse dans les premières pages. L'auteur me semble ne pas avoir bien cerné ce qui fait le point de départ original de Troeltsch. L'équilibre qu'il établit entre la philosophie de la religion (et sa définition de la religion) et le savoir historique lui permet de traiter de l'impulsion donnée par Jésus en admettant à la fois le conditionnement historique en aval de Jésus et l'irréductible originalité religieuse et indépendance de sa personne. Les termes de Weber sont ici les plus éclairants : après le charisme du fondateur, vient la routinisation. L'auteur reproche à Troeltsch de ne pas traiter de l'Incarnation (p. 36-37). Mais l'Incarnation n'est pas recevable comme phénomène historique alors que l'hypothèse de l'originalité influente de Jésus l'est facilement. (Évidemment, comme produit intellectuel des Églises et groupes chrétiens, la doctrine de l'Incarnation est suceptible de réflexions fort pertinentes.)

L'auteur est sensible aux pages de l'histoire chrétienne insuffisamment examinées par Troeltsch et nous donne des esquisses pour combler les trous. Malheureusement son apport relève trop souvent d'une histoire des idées et pas assez d'une histoire sociale. L'auteur nous donne des dates sur la christianisation de l'Empire romain et une citation de Marrou sur l'influence de la charité chrétienne. Il aurait été plus utile de renvoyer aux travaux récents sur la différenciation d'avec le judaïsme, sur l'interaction entre eschatologie et mouvements sociaux, sur la lente évolution des mœurs antiques (les travaux de P. Brown et de R. MacMullen par exemple), ou sur la différence entre Chrysostome qui, après un siècle d'Empire chrétien, continue à affirmer que, chez les chrétiens, tout est volontaire (affirmation commune avant 325) et Augustin, qui constate que les chrétiens ne sont pas régénérés au point de ne plus avoir besoin de la police. (Voir Elaine Pagels, Adam, Eve et le serpent, 1989, chap. 5.) L'auteur comble une carence en nous informant des caractéristiques de la monarchie mérovingienne. (Cela aurait pu être développé par un examen des monarchies nationales qui trouvent le chrisme royal à Reims et Cantorbéry plutôt qu'à Rome.) Mention des travaux de M. Mollat aurait aussi été bienvenue. L'auteur note que Troeltsch déplorait l'absence d'études sur la mystique catholique, mais ne va pas plus avant pour nous informer des travaux de Michel de Certeau. Par contre, dans le traitement du néo-calvinisme, l'auteur fait de très pertinents renvois au séminaire de Marcel Gauchet sur l'essor de la pensée politique moderne. Les pages sur la période moderne sont ainsi les meilleures du livre.

L'auteur note avec raison que Troeltsch, en tant que théologien, souhaite trouver une solution au " problème social " tel que sa génération le perçoit, sans devenir marxiste ni rester dans les ornières du conservatisme luthérien. Il cherche donc les conditions d'un sursaut contre l'individualisme moderne qui puisse rétablir la dimension collective de la responsabilité morale. Ainsi le titre du livre de Froidevaux indique bien l'orientation de son travail. Comment l'éthique chrétienne peut-elle, en 1911, s'affirmer à la fois dans et hors du monde ? La question du christianisme et de la modernité forme bel et bien l'arrière-plan de toute la démarche de Troeltsch et cette démarche comporte indéniablement une dimension apologétique. Jésus a apporté à la conscience religieuse une stimulation originale et saine. Le christianisme, au XXe siècle, n'est pas une force usée. Troeltsch indique aussi nettement qu'il préfère Calvin à Luther ; et il trouve que les sectes anglaises du XVIIe s. fournissent de meilleurs éléments de réponse que le courant mystico-romantique allemand. Mais tout ceci ne doit pas occulter que son œuvre offre aussi un apport proprement scientifique. À la fin de sa vie, Troeltsch estimait que son livre préféré avait fondé une nouvelle discipline. Cela est indéniablement vrai aux États-Unis. Les Social Teachings y ont formé une génération d'éthiciens et d'historiens qui posent ces questions et relient les réalités religieuses à leur contexte social. Ils admettent aussi que les rameaux hérétiques font autant partie de l'arbre que les grosses branches orthodoxes.

Traductions disponibles : " Christianisme et société ", conclusion des Soziallehren, dans Archives de sociologie des religions, 11, 1961, cahier 2, p. 15-34. C'est là que Troeltsch définit ses trois types : église, secte et mysticisme ; Religion et histoire. Esquisses philosophiques et théologiques, Genève, Labor et Fides, 1990 ; Protestantisme et modernité, Paris, Gallimard, 1991 ; Histoire des religions et destin de la théologie, Genève et Paris, Labor et Fides et Cerf, 1996.

Initiation à l'œuvre dans son ensemble : Edmond Vermeil, La pensée religieuse de Troeltsch, réédité avec ajouts, Genève, Labor et Fides, 1990 [1922] ; Alfred Dumais, Historicité et foi chrétienne. Une lecture du théologien Ernst Troeltsch, Québec, Presses de l'Université Laval, 1995 ; voir également l'ouvrage de Jean Séguy cité plus haut.

Michel Despland

Université Concordia

 


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