Mario Carelli. Cultures croisées. Histoire des échanges culturels entre la France et le Brésil, de la découverte aux Temps Modernes, Préface G. Durand, Paris, Nathan, 1993.


Le dernier livre de Mario Carelli, Cultures croisées. Histoire des échanges culturels entre la France et le Brésil, de la découverte aux Temps Modernes (Paris, Nathan, 1993), que j'ai eu l'honneur de préfacer, se sit ue directement dans le prolongement de cette méditation sur la dualitude, sinon la multiplitude de l'âme humaine et de ses grandes cultures. Carelli, lui-même à la croisée des cultures par son père brésilien d'origine italienne, sa mère française, par sa propre orientation de chercheur passionné de "métissage" culturel et à qui l'on doit déjà, outre des traductions françaises des grands romans de Rachel de Queiroz et de Lucio Cardoso, sept livres dont Brésil, épopée métisse (Gallimard, 1987), Une littérature anthropophage: le roman brésilien du XXe siècle (P.U.F. à paraître)... Il s'agit ici d'une dimension supplémentaire, ajoutée au fructueux puzzle culturel brésilien, ajoutée aussi, en retour, à la culture française puisqu'il s'agit de l'histoire des échanges culturels entre la France et le Brésil... Il faut signaler d'abord la situation exceptionnelle de ces "échanges": les rapports entre la France et le Brésil ne furent jamais des relations de colonisateur à colonisé pour la raison bien simple que les tentatives de conquêtes françaises furent des échecs: échec du huguenot Nicolas Durand de Villegagnon (1557), échec de la "France équinoxiale" des capucins Claude d'Abbeville, Arsène de Paris au XVIIe siècle... Ces "échecs" épurent pour toujours les franches relations entre la France et le continent luso-brésilien!

Cette histoire se divise en un triptyque harmonieux: Ière Partie: "Le regard distant, l'invention de l'autre"; IIe Partie: "la métamorphose des modèles français, une acclimatation délicate"; IIIe Partie: "Des mythes dépassés? Les visions franco-brésiliennes".

Le "Regard distant" c'est d'abord celui que posent les Français contemporains et protagonistes des "Guerres de Religions", André Thevet, Jean de Léry, puis les "capucins" du XVIIe siècle, auxquels vient se joindre le regard intéressé de Montaigne. Le vigoureux Siècle des lumières vient éclairer ces visions par les regards de la Condamine et de Bougainville. Mais surtout, Carelli, fils de peintre, est sensible aux "peintres voyageurs, passeurs de différences" et il a tout à fait raison de souligner l'importance de "l'image picturale" dans cette rencontre de civilisation. Aussi consacre-t-il deux petites monographies au peintre philosophe J.-B. Debret et au "nouveau Robinson" Hercule Florence. Puis l'orgueil européen et surtout français, s'enflant au souffle victorieux de la Révolution et de l'Empire, et qui "se pense comme dépositaire de l'histoire, le Nouveau Monde apparaissait comme un espace en friche..." Le Brésil devient un "monde enfant" à la fois envié mais méprisé par la civilisation industrielle naissante.

Aussi, comme nous l'annonce le sous-titre de la IIe Partie, "l'acclimatation" des modèles français est délicate. L'appel aux "colons" européens, permet aux Français de faire pénétrer les idéologies fouriéristes et surtout comtistes. Mais derrière les généreux phalanstères de Benoit Jules Mures et l'industrialisation positiviste de Jean Antoine de Montevalde s'implantent les idées d'Arthur de Gobineau. Les grands "phares" idéologiques venus de France sont, bien entendu, la pensée évangélique et démocratique de Hugo et le positivisme de Comte, devenu "religion d'état". Ces idées venues de France ne s'acclimatent pas directement dans le nuancement qu'est le peuple composite du Brésil. Comme je l'ai écrit, les nuances du peuple métisse sont aux antipodes de la furia francese si tranchante du manichéisme des Lumières: c'est une des "marques de la sensibilité" syncrétique du Brésil dont on peut trouver les origines lointaines à la fois dans les ontologies monistes de l'Afrique Noire et à la fois dans la "modération" de la pensée portugaise. Deux natures imaginaires se marient une fois de plus, sans se confondre: l'animus cartésien et français s'unit à l'anima brésilienne si forte - comme le note Carelli - parce "qu'indéfinie", c'est-à-dire sous-jacente - "latente" dirait Bastide - dans son immense potentialité.

C'est bien cette puissance "latente" du mythe originel brésilien sur lequel Mario Carelli s'interroge dans la IIIe Partie de son enquête: "Des mythes dépassés?" D'abord s'établit au XXe siècle une "relation différente", due peut-être - selon moi - à l'usure, par trois guerres fratricides en Europe, de la superbe française. Le résultat c'est que, d'une part les brésiliens apprivoisent le Paris de la Belle Époque, et d'autre part, paradoxalement, "les brésiliens se découvrent brésiliens à Paris..." Réciproquement, les "mythes dépassés" hantent d'une part encore les illustres résidents français au Brésil: Claudel, Darius Milhaud, Cendrars, d'autre part, se dégage chez d'autres penseurs et non des moindres, ayant pour point commun un penchant de marginalisation ou tout au moins une "transversalité" par rap port aux rectitudes, encore trop orthogonales, des universités héritières de Napoléon puis de Jules Ferry. Chez Bernanos, Roger Caillois, Roger Bastide si accueillant à "l'altérité" que cette ouverture ira chez lui jusqu'à la conversion, on observe une "brésilianisation".

Car c'est bien ce Brésil de "tous les saints", de tous les métissages qui nous "rend" ces penseurs français transformés par de longs séjours: Bernanos le terrien, pouvant dire du sertâo "je suis dedans", Caillois en consonance avec le fantastique naturel des quartz et des agates du Minas Gerais, mon ami et maître Roger Bastide recevant les généreuses nourritures africaines, tant spirituelles que matérielles, des Maês de Santo...

Et voici que notre tour d'horizon est bouclé par cette évocation de l'Afrique qui hante, à différents degrés, ces trois captivants livres... Comme le dit Carelli en une phrase ultime, cette ouverture à l'altérité brésilienne elle-même si ouverte à l'altérité africaine: "Même si "elle" ne débouche pas nécessairement sur une forme de conversion, entraîne un enrichissement imprévisible".

Cet "enrichissement" est bien un "réenchantement" - Bezauberung - de nos modernismes exsangues, figés dans les académismes usés, les antinomies sans espoir de nos rationalismes iconoclastes gavés d'images insignifiantes. L'imaginaire, pour se vivifier de nouveau, a bien besoin de ces "imaginaires en négatifs", de ces mythogénies latentes, que recèlent et Afrique Noire, et greffe afro-brésilienne, et "croisements" de la culture française avec cette culture déjà tant "croisée" qu'est le trésor de l'Imaginaire brésilien. C'est sur ces "négatifs" qu'il faut retoucher nos photographies de famille. C'est la leçon qui se dégage de ces trois quêtes, celle de la Zaïroise Clémentine Faïk Nzuji, celle de la "brésilienne" d'adoption Monique Augras, celle de Mario Carelli... Puisse cette leçon (qui fait harmonieusement suite à celles de Griaule, de Viviana Pâques, de Louis-Vincent Thomas, de Dominique Zahan, de Jean Servier, de Pierre Verger, de Roger Bastide, de Roger Caillois, etc.) être précieusement recueillie et suivie, tant par nos amis les "chercheurs en imaginaire", que par les autres qui "errent" sur les autoroutes, indifférentes et monotones, tracées par l'inhumaine civilisation industrielle...

Gilbert Durand
CRI/U. de Grenoble

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