Luc Chartrand. 1995. La Bible au pied de la lettre: le fondamentalisme questionné. Montréal: Médiaspaul (coll. «Brèches théologiques», 23), 213 p.

L'auteur de ce livre, Luc Chartrand, o.p., enseigne au Collège Dominicain et à l'Université Saint-Paul d'Ottawa. Il publie chez Médiaspaul, dans la collection «Brèches Théologiques», ce court ouvrage très dense dans lequel il se laisse interpeller par l'interprétation confrontante de fondamentalistes chrétiens, au niveau de leur type spécifique de lectures de la Bible. Après un rapide tour de la question, il suggère un type d'approche des Écritures qui se veut dans la foulée de Vatican II.

Le style de Chartrand se rapproche énormément de celui du «mémoire». Ainsi, son texte se divise en une introduction (pp. 5-16), une première partie (pp. 19-73), une deuxième partie (pp. 77-132), une conclusion (pp. 133-142) et 14 appendices (pp. 143-196) suivis d'une bibliographie (pp. 197-210).

La première partie vise surtout à définir le fondamentalisme, son approche, son type de discours et l'objectivation qu'il en fait. Sa seconde partie traite de l'inspiration de l'hagiographe et de l'interprétation chrétienne de la Bible qui en découle à la lumière de Dei Verbum.

D'abord, Chartrand fait remonter la naissance du fondamentalisme chrétien à la fin du XIXe siècle en Amérique comme réaction au libéralisme économique. Au-delà de leur terroir socio-politique, il nous dévoile les cinq grandes pierres d'assises de ce type de relecture: l'inerrance biblique, la divinité de Jésus-Christ, sa naissance virginale, la rédemption du monde apportée par le Christ et, finalement, la résurrection du Christ dans la chair et son retour imminent. L'auteur nous résume l'histoire du fondamentalisme depuis ses début jusqu'à nos jours, en soulignant son apogée en 1925, avec le fameux procès de Scopes contre l'évolutionnisme de Darwin, sans oublier les diverses querelles intestines.

Ensuite il se sert des thèses de Richard Bergeron (Le cortège des fous de Dieu) concernant les sectes afin de nous les présenter comme milieu témoin. Il les divise en six grands groupes: La plus ancienne, les piétistes, pour qui la proclamation de la Parole est avant tout une religion du cúur (P.-J. Spencer). Le courant évangélicaliste pour qui la Bible doit être prise au pied de la lettre comme totalement infaillible. L'auteur souligne aussi le courant adventiste qui récupère les Écritures à des fins surtout eschatologiques et millénaristes. Il nous rappelle aussi la spécificité des Témoins de Jéhovah avec leurs différentes interprétations biaisées et millénaristes. Chartrand n'oublie pas l'Église universelle de Dieu (la Pure Vérité) et sa tentative de ressourcement au judaïsme, non plus que les néo-pentecôtistes, pour qui l'expérience de Jésus devient fondatrice et leur perception originale de la mise en pratique des Écritures.

Luc Chartrand poursuit en nous donnant deux exemples typiques ó un dans l'Ancien Testament, l'autre dans le Nouveau ó d'une lecture fondamentaliste de la Bible, en utilisant le cas d'Herbert Armstrong de l'Ambassador College (la Pure Vérité). Il en fait surtout ressortir le mode spécial de mise en parallèle avec d'autres versets ou de rapprochements incongrus. Puis, notre théologien tente une analyse de l'origine de la lecture fondamentaliste qu'il explique par une réaction à l'exagération du rationalisme anglais du XVIIe s. et à l'Aufklärung du XVIIIe s. Cette réaction provenant de milieux réformés serait compensatoire à un accent trop important qui était mis sur la transcendance, laquelle primait même sur l'historicité de la foi. L'intelligence de la foi se trouvant ainsi handicapée par une perte d'éléments historiques et objectifs, alors «les fondamentalistes s'orientent vers une dynamique d'oppositions et d'exclusions multiples» (p. 62) et mutuelles... Subséquemment, le professeur Chartrand fait le tour de différentes définitions synthèses de la théologie fondamentaliste de base, avant de nous proposer la sienne (pp. 67-69). Bien que longue, elle met en évidence les aspects suivants:

a) les fondamentalistes ont une grille de lecture indiscutable reposant sur une interprétation mécanique et absolue de la Bible;

b) ils refusent toute méthode exégétique;

c) leurs structures ecclésiales reproduisent les a priori théologiques a) et b).

À l'encontre de l'attitude fondamentaliste, comment un chrétien doit-il comprendre l'invitation pastorale à se nourrir de l'Écriture? Voilà la question fondamentale soulevée par la deuxième partie. La réponse de Chartrand s'inspire des constitutions dogmatiques de Vatican II, Dei Verbum. Plus particulièrement, les articles 11 et 12 sont mis à profit à la lumière des compréhensions des grands exégètes que sont P. Benoit, H. Cazelles, P. Grelot , J. Delorme et d'autres (dont G. Rochais). De l'article 11, il soulève particulièrement la relation intime entre l'inspiration scripturaire et la Révélation. En effet, les écrits bibliques doivent être compris comme inspirés sous la mouvance de l'Esprit et écrits par des hommes doués d'un charisme particulier. Dieu les pousse à rédiger sans qu'eux-mêmes sachent qu'il se sert d'eux. L'Écriture devient Parole de Dieu sans que la «révélation» soit présente sous chaque mot. En effet, les hagiographes sont de «vrais auteurs» et la critique biblique devient dès lors nécessaire et efficace afin de repérer, par delà l'activité humaine, la «vérité de salut» que Dieu a voulu révéler aux hommes d'une époque (pp. 90-98). Rappelons-nous que «pour le sémite, la démarche de connaissance n'implique pas seulement l'intelligence, mais l'amour et l'action» (p. 90).

De l'article 12, il dégage la nouveauté de Dei Verbum que sont une série d'indications positives servant à soutenir et à guider le travail exégétique, afin de dégager «ce que les hagiographes ont eu réellement l'intention de nous faire comprendre» (p. 104). Pour ce faire, il faudra être attentif «aux genres littéraires», être soucieux d'une critique interne car la «Parole de Dieu» est conditionnée par une communauté religieuse particulière. L'auteur n'oublie pas l'importance de la critique externe reliée au milieu de vie environnant et à l'époque. De plus, il faut bien percevoir le type de «vérité historique» que certains livres nous dévoilent et en saisir le but. L'exégète, se faisant interprète, doit donc comprendre le sens que l'hagiographe a voulu affirmer à travers ses écrits. Ainsi, grâce à cette découverte des conditionnements humains de l'Écriture, le croyant pourra dégager le sens véritable que prend pour lui l'«histoire du Salut» à travers la Bible.

Pour avoir une bonne intelligence de la Parole, il ne faut pas non plus oublier qu'elle est Parole vivante. Chartrand soulève aussi l'importance de replacer notre lecture dans le contexte de son contenu, à la lumière de l'unité de la Bible, à travers la Tradition vivante de l'Église et sous la houlette de la foi. On sent ici fortement les souches dominicaines de notre auteur (pp. 118-127).

Finalement, celui-ci clôt sa recherche par une conclusion critique, dans les formes classiques, mais qui ne souffre pas d'originalité. Nous tenons en revanche à signaler la grande valeur heuristique des quatorze appendices qui suivent et qui apportent un éclairage stimulant aux propos du livre. Nous tenons aussi à souligner la qualité de la bibliographie du père Luc Chartrand.

Claude Benoit,
Maîtrise en sciences des religions, Université du Québec à Montréal

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