Denise Couture (dir.). 1995. Les Femmes et l'Église suivi de Lettre du Pape Jean-Paul II aux femmes. Montréal: Fides (coll.«Débats de l'Église»).


Ce «Débats de l'Église» entend poursuivre la réflexion sur la place des femmes dans la société et dans l'Église en donnant la parole aux premières intéressées.  Ainsi les voix des femmes - auxquelles s'est jointe celle de l'évêque québécois Pierre Morissette - peuvent-elles être entendues dans cet ouvrage conçu à la manière d'un collectif.

Les écrits proposés font suite à deux prises de position de Jean-Paul II : la Lettre apostolique sur l'ordination exclusivement réservée aux hommes (22 mai 1994) et cette Lettre aux femmes, (29 mai 1995) rédigée à la veille de la conférence mondiale sur les femmes tenue à Beijing en septembre 1995, où le souverain Pontife reconnaît la valeur légitime de la contribution sociale des femmes hors du foyer mais où il livre également une vision de la nature de la femme qui demeure conservatrice. C'est ce qu'en dit la théologienne Denise Couture dans une démonstration fort éloquente.  La théologie de la femme de Jean-Paul II, écrit-elle, est classique; elle exalte la vocation d'épouse et de mère et elle s'attache essentiellement à décrire les caractéristiques de l'éternel féminin.

En présentant une synthèse de la vison que le pape a de la femme, Denise Couture entend montrer qu'elle est d'abord et avant tout une úuvre humaine.  Elle est le produit d'une culture, d'une époque et d'un milieu.  Ce faisant, la théologienne met à jour «le problème de la théologie romaine de la femme» (p 73) qui est de vouloir s'imposer d'autorité aux catholiques et de vouloir définir normativement ce que doit être la femme.  Cette théologie se présente en effet comme étant «la vérité éternelle voulue par Dieu» alors qu'il s'agit d'une construction culturelle limitée, tronquée et piégée en ce qu'elle parle de la femme au singulier sans tenir compte des paroles et des expériences de femmes.  De plus, précise Denise Couture, elle est le résultat d'un travail fait par des hommes réfléchissant entre eux et excluant délibérément les femmes de leur recherche.

Dans sa Lettre aux femmes, le pape réaffirme la thèse classique selon laquelle la femme est créée comme une aide pour l'homme et cela d'abord et surtout dans le domaine de procréation, explique Madame Couture.  Jean-Paul II y reprend en effet le discours classique de la tradition chrétienne selon lequel homme et femme sont égaux mais d'une égalité en dignité qui doit tenir compte des missions spécifiques des sexes.  La reconnaissance récente de la contribution publique de la femme ne doit donc pas être vue comme présentant une révolution dans la pensée du Saint Père.  Au contraire, elle servirait à réaffirmer le plan de Dieu sur ses créatures.  On a besoin des ressources féminines et on devrait pouvoir en bénéficier, explique Jean-Paul II car, dans le rapport qu'elle établit avec l'homme, la femme «cherche à venir à sa rencontre et à lui être une aide.  De cette manière, dans l'histoire de l'humanité, se réalise le dessein fondamental du Créateur.»  (Mulieris dignitatem, ß 12). Par là, Jean-Paul II affirme et sacralise la supériorité hiérarchique de l'homme sur la femme, soutient Denise Couture.  S'il aborde le thème de la légitime contribution sociale des femmes, c'est pour mieux inciter ces dernières à élargir le champ d'action des services qu'elles rendent déjà aux hommes.  Si Jean-Paul II a souhaité un engagement public des femmes, plus visible et plus significatif, c'est pour mieux les assigner à une «originalité éternelle» soit celle d'aider l'homme à «transformer la face de la terre» en la rendant plus humaine, écrit encore la théologienne.

Le jour où la femme ne sera plus une aide pour l'homme peut-être pourra-t-elle alors lui être égale au plan des fonctions sociales et ecclésiales, suppose la théologienne (p. 75). L'enjeu est là. Jean-Paul II défend les droits des femmes, certes, mais ce qu'il défend surtout, rappelle Denise Couture, c'est le droit fondamental à la différence féminine, c'est-à-dire leur droit à accomplir la vocation spécifique d'aide dans la création. Dans cette ligne, le pape reconnaît au féminisme d'avoir fait prendre conscience de la valeur positive de l'aide que les femmes apportent aux hommes.  Cela lui permet d'exacerber la valorisation du féminin propre à l'ordre socio-symbolique patriarcal et classique.

Mais le fait que soit proclamée la supériorité symbolique de la mission de Marie sur celle des apôtres ne change rien aux rôles et aux fonctions de la femme selon le magistère romain. Car cette supériorité, qui est avant tout d'ordre moral, relève des qualités féminines liées à la mission ou vocation maternelle.  C'est ainsi que de l'infériorité réelle de la femme à la supériorité symbolique, le discours catholique romain continue de planer.  Il est fait de définitions qui se veulent immuables, et qui répondent au besoin d'éviter d'abord et avant tout la remise en question de la répartition des rôles et des fonctions sur la base de l'appartenance au sexe.

La Lettre du pape apporte-t-elle quelque chose aux dialogues en cours entre les Églises sur la question de l'admission des femmes à l'ordination?, demande enfin Élisabeth Lacelle, qui pense que «la vérité de la promesse de Dieu pour l'humanité cherche encore à se manifester dans l'Église comme dans l'histoire humaine : sa tradition s'inscrit dans cet avenir.» (p. 100)

 

Agathe Lafortune,
Université du Québec à Montréal

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