Daniel Goleman (dir.), 1997, Quand l'esprit dialogue avec le corps. Entretiens avec le Dalaï Lama sur la conscience, les émotions et la santé, Paris, Guy Tredaniel, 347 p.

 

 

Ce livre est la retranscription d'une rencontre de l'Institut " Esprit et Vie " avec le Dalaï Lama et quelques moines tibétains, à Dharamsala, en Inde, en 1991. Cet organisme, mené entre autres par le neurobiologiste Francisco Varela, du cnrs à Paris, travaille depuis plus de quinze ans au dialogue est-ouest d'un point de vue scientifique, éthique et philosophique. Daniel Goleman, journaliste scientifique du New York Times, assure pour sa part l'édition. La traduction française, elle, laisse à désirer.

L'attrait sans cesse grandissant du bouddhisme en Occident est ressenti autant par la masse que par la communauté scientifique &emdash; sans doute parce que le bouddhisme apparaît, au premier abord, moins dogmatique que d'autres religions traditionnelles, voire doté d'une certaine sensibilité " athée ". L'important effort de disponibilité du Dalaï Lama et une mythologisation du Tibet religieux et politique assurent les conditions propices à un tel échange, par ailleurs fécond. Ce livre, aux prétentions " grand public ", est à la fois une intiation au bouddhisme, une introduction aux préoccupations biomédicales et éthiques, ainsi qu'un réel travail de remise en question et de recherche.

Les liens psychosomatiques, l'importance du contenu émotionnel vis-à-vis du système immunitaire et les bienfaits de certaines techniques de méditation dans la récupération ou le maintien de la santé, tels sont des sujets abordés dans ce livre. Alors que, parfois, les discussions présentées sont réellement intéressantes, elles restent trop souvent sommaires. Ailleurs, on semble assister à un cours de biologie ou de psychologie clinique pour non-initié (ce qui est par moment fort instructif), mais au terme duquel le Dalaï Lama ne peut offrir autre chose qu'un acquiescement passif… Autrement, la présence du maître tibétain est opportune &emdash; c'est même de lui que provient l'impératif de l'élaboration d'une voie morale pour les " 4/5 d'êtres humains areligieux ".

Dans l'ensemble, le panel est complémentaire et l'exercice, symptomatique. Si le lecteur de cette recension peut s'abstenir de la lecture du livre, les lignes qui suivent peuvent, en revanche, donner un bon aperçu des questions soulevées. Dans une période historico-culturelle où la froide raison moderne et le dogmatisme en prennent pour leur rhume, on assiste à un certain revirement (encore marginal) dans le monde des sciences exactes et comportementales ; à une revalorisation de l'affect dans ce qu'Yves Boisvert qualifierait d'individualisme à la croisée du holisme. De plus, la relativité des valeurs de vérité en Occident porte nombre de penseurs à rechercher une nouvelle base éthique pour l'être-ensemble. La thèse qui est défendue ici, Goleman en tête, est une redéfinition d'une valeur éthique universelle sur des principes biologiques, que l'on tentera de mettre en accord avec les valeurs bouddhistes de la compassion et de la responsabilité.

Dans la première des six parties, le professeur d'anthropologie religieuse, Lee Yearley, de Stanford, dresse un portrait sommaire de trois grands courants éthiques : individualisme, perfectionnisme et rationalisme. Il est intéressant de noter que seuls les deux derniers pourraient servir, selon lui, à l'élaboration d'un nouvelle base éthique, tranchant avec les valeurs modernes. Il suggère par ailleurs cette même valeur de la compassion qui, par son horizontalité (par rapport à une " Valeur " transcendante), peut aspirer à toucher tous les humains et déboucher sur la responsabilité. Le Dalaï Lama constate toutefois que la véritable compassion ne peut habiter qu'un individu déjà &emdash; jusqu'à un certain point &emdash; réalisé, soulignant l'écart entre l'idéal de la compassion et le vécu du commun des mortels. Ainsi, pour lui, la compassion doit être insérée dans un système interdépendant de valeurs. Le problème de la normativité n'est certes pas chose simple !

La deuxième partie traite des fondements biologiques, introduits par Varela. On y sourit de la naïveté de la science exacte d'avoir enfin découvert que le corps, de l'activité cérébrale au système immunitaire, est un vaste réseau d'interdépendance et non une machine contrôlée par un cerveau-ordinateur. On est aussi très heureux d'apprendre que des émotions " saines " et paisibles ont un effet positif sur le système immunitaire et qu'à l'inverse, des émotions " malsaines " (agressivité, etc.) ont des conséquences néfastes… En somme, on est en train de s'émanciper du paradigme dualiste corps-esprit par le biais de l'enfant chéri de la raison. Le centre du problème, on s'en rend compte, se situe au niveau de la conscience. Selon Varela, le " sentiment de soi " serait une propriété émergeante de l'activité psycho-biologique, une propriété décentralisée, produit d'échanges et d'interrelations. Cependant, si tout le monde est d'accord sur l'existence de quelque chose comme la conscience, il n'existe aucun consensus sur sa définition ni sa fonction, et encore moins une corrélation étroite avec le concept bouddhique. Par ailleurs, le même " trou noir épistémologique " existe pour les notions de stress, de santé… et d'émotion (le terme est intraduisible en tibétain !)

Ces échanges ont pour effet de relativiser nombre de données de la science au contexte culturel occidental, ce qui n'est pas sans importance. Ainsi, par exemple, les tests cliniques conduits par les chercheurs se font selon les valeurs de " l'entreprenant " et du " leader " &emdash; en contraste avec l'équanimité du sage oriental. Être sage ne signifie pas rester assis : le problème des paradigmes de l'agir et du non-agir sont encore une fois ici mis en évidence ; l'idéal occidental est l'action sur le monde alors que le bouddhisme prône l'action sur le monde à partir de l'action sur soi.

La troisième partie concerne une série d'études cliniques sur les effets des techniques de l'attention (méditation) sur diverses conditions physiques ou psychiques, comme le stress (soit l'angoisse individuelle somatisée devant un monde " désenchanté " par la modernité). Ainsi des techniques spirituelles sont-elles reprises, en les épurant de leur contenu religieux : le souci est alors un souci personnel, centré sur le bien-être, et non un éveil métaphysique ou même une aide à autrui. Notons avec une boutade que ces tests démontrent que les intellectuels s'avèrent en général de bien mauvais méditants, leurs constructions mentales étant érigées à l'encontre de contenus plus affectifs, faisant du lâcher prise une entreprise ardue…

Sharon Salzberg (professeure dans un centre bouddhiste au Massachusetts) pose dans ces pages une question importante : si les techniques méditatives se révèlent efficaces hors du contexte religieux, qu'est-ce qui, dans le bouddhisme, doit être préservé dans son importation en Occident  ? La réponse du Dalaï Lama est claire : s'il est inévitable que des écoles occidentales se forment, les fondements textuels du bouddhisme, eux, doivent être maintenus.

La quatrième section, plus courte, envisage le conditionnement culturel des contenus émotifs. Outre les paradigmes divergents déjà mentionnés de l'action interne et externe, l'intérêt du texte réside dans la question du manque d'estime de soi, un problème majeur en Occident (selon les cliniciens), mais inconnu au Tibet. L'estime de soi s'ajoute donc au stress dans cette contemporanéité qui, par une crise symbolique profonde, pose le grave problème de la réalisation et de la construction identitaire.

Le nœud du problème que sont la conscience et sa nature (moins désincarnée que l'âme de naguère) est le thème de la cinquième partie. Tandis que les niveaux subtils de la conscience bouddhiste sont des sensibilités à l'expérience, l'Occident entend par cette notion quelque chose d'orienté, soit une " conscience de soi ". Dans ce débat, tout le problème de la difficulté des preuves non-scientifiques refait surface, soit celui, en dernier lieu, d'une métaphysique.

La sixième partie, qui tient lieu de conclusion, est un appel à la compassion entonné par le Dalaï Lama.

Ce livre fait donc part d'une recherche des fondements d'une nouvelle moralité en Occident, où le passage au pragmatisme rend difficile tout engagement religieux ou métaphysique. C'est d'ailleurs ce qui ressort de l'importance accordée à la " santé ", dans ce livre comme dans notre société, érigée comme valeur. Est-ce là la manière que prend l'Occident afin de revaloriser le corps, dont on constate par ailleurs qu'il est de plus en plus lié au psychisme ? Ce n'est d'ailleurs pas une question de hasard si, dans le déplacement du religieux, la santé et la " guérison " étaient les figures de proue d'une préoccupation pragmatique qui affecte tous les pans de la culture.

Finalement, les recherches en biologie sont à surveiller, je crois, pour tout penseur de la religion qui s'intéresse un tant soit peu aux dimensions sociales ou philosophiques de notre domaine. À quand la thèse sur Weber et les lymphocytes ?

François Gauthier

Université du Québec à Montréal

 


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