David Le Breton, 1999, L'Adieu au corps, Paris, Métailié, 238 p.

 

 

La très belle collection " Traversées ", dirigée par Pascal Dibie chez Métailié, vient de s'enrichir du dernier ouvrage de David Le Breton, L'Adieu au corps. Ce livre vient en contrepoint dans l'œuvre, la fresque, de celui qui s'impose aujourd'hui, dans le paysage des sciences humaines et sociales, comme un spécialiste incontournable d'une anthropologie du corps au regard de la modernité, s'inscrivant ainsi dans la lignée d'un Merleau-Ponty ou d'un Baudrillard.

En contrepoint, car si l'on pouvait déjà repérer chez cet auteur une critique acerbe du bruissement de la modernité (Du silence), une méfiance viscérale contre toutes les tentations prométhéennes notamment de la médecine (Anthropologie de la douleur, La chair à vif), une quête de sens qui distingue la postmodernité (comme dialectique) des délires posthumanistes de Peter Sloterdijk à Francis Fukuyama (Passions du risque, Les Passions ordinaires ; Anthropologie des émotions), ce dernier essai vient sonner le glas d'une question existentielle : qu'en est-il, à l'aube du troisième millénaire, de la part irréductible du corps ?

Comme d'habitude, David Le Breton ne nous fraie pas une avenue unique de la compréhension. Ses hypothèses se nourrissent de mille et un détours, des entrecroisements de travaux scientifiques, d'enquêtes universitaires, d'œuvres littéraires et cinématographiques, de l'analyse des informations fournies par les médias. Foisonnement d'une recherche qui ne se contente pas d'un seul discours, mais interroge continuellement le sens donné par celui qui parle et d'où il parle.

Une certaine tristesse émaille l'intérêt vif que l'auteur porte inlassablement à ses contemporains. Elle est alimentée par l'apparition, dans bien des domaines, de formes nouvelles de haine du corps.

Le rejet d'un corps réduit à sa chair, son vieillissement et son inéluctable mort, ne date pas d'hier. De Platon aux posthumanistes, en passant par Descartes, nous retrouvons cette tentation de séparer le corps et l'esprit, l'enveloppe et l'âme, déniant au corps d'être aussi le siège des émotions et, dans une topique de sens, un moyen d'accès au symbolique.

Mais la modernité hélas nous offre désormais quelques moyens pour réaliser &emdash; en partie dès à présent et bien plus dans un proche avenir &emdash;, ces fantasmes mortifères. Rejetant dans les brumes de l'obscurantisme toutes formes de somato-psychologie ou de physiosémantique (le corps qui fait sens), différentes techniques objectivent le corps, le transforment, l'annihilent : fantasme démiurgique de maîtrise, voire de création.

Corps accessoire, corps brouillon, corps manufacturé, corps surnuméraire, corps en trop… David Le Breton explore pour nous les chimères du body art, du body building, de la procréation médicalement assistée, de la génétique, des espaces virtuels, entre autres, qui dessinent des corps reclus, manipulés, niés, immortalisés aussi. " Suis-je un homme, suis-je une machine ? Voilà la nouvelle question ontologique. " (p. 193)

En ce sens, le lecteur sera troublé, dérangé, déstabilisé &emdash; et jusque dans son corps ! &emdash; par l'apparition, ici ou là, sous couvert du progrès ou de la liberté individuelle, de discours bien actuels où transpirent un nouvel eugénisme, la haine du corps de l'autre et tout particulièrement de la femme, une ingénierie génétique qui s'apparente dans ses dérives à l'ingénierie sociale. Le management ne laisse pas de place à l'imprévu (si cher à Henri Maldiney), aux anthropo-logiques (d'un Balandier par exemple).

Et pourtant si cette recherche semble bien souvent donner raison aux prédictions les plus noires &emdash; telles celles de Huxley, en 1932, dans Brave New World &emdash;, l'espoir affleure, y compris chez l'auteur, d'un corps qui résiste à toutes ces orthopédies. Car ce corps demeure " […] un analyseur essentiel de nos sociétés contemporaines du fait de la fragmentation du sujet, à la fois toujours plus isolé et toujours plus branché, inscrit dans nos sociétés au sein d'un individualisme atteignant un point limite et l'amenant à se soucier toujours davantage de son corps comme ultime butée, ultime lieu de souveraineté personnelle. " (p. 223)

Ce livre est un remède homéopathique aux chants des technosirènes, il nous invite à prendre notre temps, à user de nos sens, à goûter le plaisir de respirer, à découvrir l'altérité en supportant l'altération.

Thierry Goguel d'Allondans

Université des sciences humaines de Strasbourg

 


Page d'accueil | Numéros parus | Numéros à venir | Soumission des articles
Informations sur la revue | Abonnements | Recensions | Correspondance