Jean Delumeau. 1995. Mille ans de bonheur, Histoire du Paradis, tome 2, Paris: Fayard.

Voici le second volume de cette «Histoire du Paradis» ouverte par le Jardin des Délices (1992) auquel nous avions eu déjà le plaisir de consacrer une critique. Ces deux tomes étant le versant «paradisiaque» de cette «comédie» humaine revisitée par l'historien, ou mieux cette véritable Divine Comédie dont le croyant avait déjà dépeint «Purgatoire» et «Enfer» dans ses ouvrages de 1991 L'Aveu et le pardon; de 1987, Les Malheurs des temps, Histoire des fléaux et des calamités en France; de 1983, Le Péché et la Peur. La culpabilité en Occident (XIIIe-XVIIIe siècles); de 1978, La Peur en Occident (XIVe-XVIIIe siècles)... C'est dire quelle belle cohérence présente cette recherche qui s'étend sur un quart de siècle. C'est dire aussi combien le spécialiste de l'Imaginaire que je suis est heureux de constater que l'éminent historien moissonne à pleines mains dans le champ des images, des désirs, des phobies, des fantasmes dont se défient l'ordinaire les traditions positivistes et matérialistes de l'histoire.

Le Paradis ayant été «perdu» dans le Ier volume de cette «histoire», le rôle du second volume est de lui trouver des substituts en ce monde-ci, d'y découper «Mille ans de Bonheur» comme l'indique le titre de l'ouvrage. Ce dernier se divise en cinq parties, auxquelles il faut ajouter une sixième constituée par la «conclusion».

Dans la Ière partie, à la recherche de «Composantes du Millénarisme chrétien», après avoir rapidement fait l'inventaire des sources bibliques, évangéliques et ecclésiastiques (saint Irénée, Lactance, les Sybilles chrétiennes) avec - en contre point et fondant la querelle des millénarismes - la position fermement «antichiliastique» de saint Augustin, confirmée par le décret de Gélase. Puis, après un calme relatif de six siècles, l'agitation millénariste reprend à la fin du XIe siècle et culmine avec Joachim de Flore, au XIIe siècle, et sa «postérité» à laquelle le P. Henri de Lubac avait consacré en 1979-81 deux volumes, et à laquelle Delumeau consacre explicitement les trois derniers chapitres de la IIe partie de son ouvrage, mettant bien en relief les «mythèmes» du joachimisme: «pape angélique», «roi sauveur futur», «un seul troupeau, un seul pasteur», etc., mythèmes qui allaient irriguer pour le meilleur et pour le pire pendant huit siècles «les réinterprétations» (Ve partie, ch. 19) de Joachim en Occident. Ce mythe déterminant pour la pensée occidentale fut porté et mélangé, si je puis dire, par le courant spirituel franciscain à la tête des découvertes du monde à partir du XVe siècle.

Certes si tout l'ouvrage de Delumeau est imprégné des résurgences permanentes du millénarisme, l'auteur - toujours si fidèle au relevé des sources et des documents, si fidèle à sa propre érudition ayant approfondie jadis les «terreurs de l'Occident» - ne peut ignorer le «revers de la médaille»: c'est bien aux «Violences millénaristes» qu'est consacrée la seconde partie du livre: des lollards, des hussistes, jusqu'à Thomas Müntzer et Jean de Leyde... L'accent ne tombe plus sur le bonheur futur, mais sur les terribles épreuves apocalyptiques. Un étrange et puissant «effet pervers» se manifeste en marge de l'angélisme franciscain et - augustinisme aidant - c'est l'image inquiétante de l'Antéchrist qui, peu à peu, domine et fait prévaloir les combats apocalyptiques.

Malgré ces dangers qui le menacent de l'intérieur, le millénarisme prend des «Dimensions nouvelles» - c'est le titre de la longue (cent pages) troisième partie - qui ne sont autres que les dimensions géographiques du Nouveau Monde ouvert par les grandes découvertes. De l'inventaire de l'historien apparaît encore le rôle capital joué par les franciscains, porteurs du joachimisme: les frères Jeronimo de Mendieta, Juan de Zumarraga, Toribio (Motolinia), dans l'exaltation au millénarisme en Amérique latine. Certes, dans ses «dimensions» anglo-saxonnes ou espagnoles, le savant historien précise des thèses déjà bien admises (Chr. Hill, Ch. L. Saford, M. Bataillon, A. Milhou...); mais où il innove, c'est en attirant l'attention - ce qui ne fut pas le cas du P. de Lubac qui níattribuait pas une ligne dans ses deux volumes à la pensée portugaise! - sur ce creuset du millénarisme joachimite et franciscain que fut le Portugal dans l'extension de toute son histoire nationale, de la prophétie d'Ourique à... la Révolution des úillets! Nous nous sommes personnellement toujours indigné de l'étrange ignorance dans laquelle fut laissé le Portugal par l'investigation européenne. Or, comme il ressort de ce chapitre X, enfin consacré au millénarisme portugais, la partie d'Henri le Navigateur, de Manuel le Fortuné, de Resende, de Bandarra, d'Antonio Vieira et de... Fernando Pessoa, de Lima de Freitas, fut pendant huit siècles, tant dans sa méditation philosophique et poétique que dans ses entreprises concrètes de conquête de la terre, la patrie, le refuge constant, la précieuse réserve, de tous les grands thèmes joachimites: «empire unique du monde», «humanité réunie en une seule religion», «attente eschatologique de l'encoberto», etc. Le seul regret que l'on peut avoir devant cette découverte par l'historien français de l'esprit du Portugal, c'est l'absence dans la bibliographie d'auteurs aussi éclairants que Francisco da Cunha Leâo, Alvaro Ribeiro, Pessoa, Texeira de Pascoaes, Antonio Quadros... Ce vaste tour de l'horizon géographique du millénarisme étant fait, l'auteur revient à l'histoire de cette «nostalgie du futur». Dans la très brève quatrième partie (32 pages) de Winstanley, à la fin du XVIIe siècle, à Sébastien Mercier, à la fin du XVIIIe, et surtout après le triomphe des «modernes», l'historien montre bien comment le grand souffle joachimite s'est peu à peu «laïcisé» en une foi dans le «Progrès humain» avec Condorcet, Turgot, John Edwards, Sherlock...

Place est faite alors à la grande cinquième partie (70 pages) déployant une «Anthologie de textes futuristes», des années ultimes du XVIIIe siècle au New Age du XXe siècle avec Marilyn Ferguson, Paul Lecour et Paco Rabanne. Dix-neuvième siècle élargi en amont et en aval à «L'idée de Progrès... présente partout, investissant la pensée occidentale dont elle forme alors l'une des composantes majeures». L'on reconnaît explicité dans cette cinquième partie le goût si fructueux de l'historien pour le «document», le témoignage écrit. Et défilent alors une cinquantaine de textes de Maistre ou de Schlegel à Joseph Smith, Bruno Totvanian, en passant bien entendu par Comte, Marx, Ernst Bloch.

Et soudain, coup de théâtre: dans une conclusion de vingt pages c'est le retournement, les contre-utopies qui déferlent à partir de la fin du XIXe siècle: Bulwer-Lytton, Daniel Halévy, Zamiatine, Döblin et bien sûr H.G. Wells, Aldous Huxley... «L'invasion du pessimisme» se généralise: Nietzsche, Spengler, Kafka, Musil... On aurait aimé voir figurer dans cette liste noire Gobineau, Richard Wagner... «Retournement» donc d'un millénarisme millénaire qui, en 1934, se voyait sinistrement souligné par la prophétie millénariste d'Hitler «durant les mille prochaine années, il n'y aura plus de révolutions en Allemagne!»

Et nous sommes un peu déçu à la fin de ce beau livre, comme d'habitude d'une captivante écriture d'un bout à l'autre, d'une gourmandise érudite qui moissonne large, de voir l'auteur se rabattre en 5 pages sur une résistance bien fragile devant notre siècle Moloch qui multiplie génocides, holocaustes, exterminations, en croissance géométrique...

Certes, nous pensons avec Delumeau - comme avec George Steiner et bien d'autres - qu'il faut en finir avec les «déconstructions» découragées et frileuses, veuves volontaires de tout «sens». Mais ce «sens» du monde n'est pas, pour nous, un «sens de l'histoire», pas plus qu'un «sens» d'une «Évolution» de plus en plus scientifiquement démentie. Certes nous souscrivons aux avancées anthropologiques de R.W. Sperry, de John Eccles, mais aussi à celles de Roberto Fondi, de Bateson, de Sheldrake, de Monastra pour lesquels le «sens» ne peut être porté par le «mécanisme» des successions causalistes, fussent-elles «historiques»... Le «sens» est cosa mentale, il n'a nul besoin du couronnement évolutionniste de l'espèce humaine. Les amibes, chères à L. Margulis, le vieux coelacanthe, ont une dignité vitale et mentale équivalente à celle de la série anthropoïde... Quel dommage que l'historien soit si complaisant au New-Age et laisse de côté, par exemple, «l'hypothèse Gaia» et les travaux de Lovelock et de Lynn Margulis... Si le «spiritualisme» et la recherche du sens reviennent en force dans la science contemporaine, les «historicismes» de Comte, de Marx, et finalement de Teilhard de Chardin se sont bien dévalués... Aussi, devant la nostalgie que manifeste l'éminent historien pour le joachimisme dans les ultimes lignes de ce beau travail, sommes-nous alertés devant les accents augustiniens du «retournement» contemporain... Nous attendons avec impatience l'ultime volume de cette «Histoire du Paradis», où le savant et le croyant nous donnera ses clefs eschatologiques de l'«Au-delà chrétien».


Gilbert Durand
U. de Grenoble

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