Joseph R. Desjardins. 1995. Éthique de l'environnement. Une introduction à la philosophie environnementale. Traduit par Vinh-De Nguyen et Louis Samson. Sainte-Foy: Presses de l'Université du Québec.

Ce livre est la traduction d'un ouvrage publié chez Wadsworth Publishing par un philosophe d'origine franco-américaine. L'auteur nous introduit de façon claire, systématique et relativement exhaustive aux questions philosophiques et plus particulièrement éthiques qui sont sous-jacentes aux diverses controverses environnementales actuelles. Chaque chapitre s'ouvre sur la description d'un ou de deux cas de problèmes environnementaux qui soulèvent des questions philosophiques et éthiques, et se termine par une série de question théoriques à débattre. L'ouvrage se divise en 3 parties et il comprend en tout onze chapitres.

La première partie sur les concepts fondamentaux traite de la pertinence de la philosophie environnementale (chapitre 1) et présente quelques théories et principes éthiques traditionnels (chapitre 2). Après avoir fait la distinction entre la science sans éthique et l'éthique sans science, l'auteur en arrive à nous offrir une définition de l'éthique de l'environnement. Celle-ci «présente et justifie de façon systématique et détaillée ce qui motive les relations morales entre les êtres humains et leur environnement naturel» (p.21). L'éthique peut être simplement descriptive, ou elle peut être philosophique et normative. Pour ce qui est des perspectives théoriques éthiques traditionnelles en environnement, l'auteur distingue entre le relativisme éthique, la tradition téléologique (ou tradition de la loi naturelle d'Aristote et de Thomas d'Aquin), la tradition utilitariste développée par Jeremy Bentham et John Stuart Mill, la déontologie (qui est une éthique du devoir et des droits développée d'abord par Emmanuel Kant) et enfin la tradition des droits à la propriété développée par John Locke.

Dans les quatre chapitres de la deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur aborde des questions concrètes en éthique environnementale, celle-ci étant conçue comme une éthique appliquée. Le chapitre trois traite de la forêt, en posant le problème de sa conservation, par opposition à sa préservation, qui est une option écologiquement plus radicale et il entreprend une analyse économique de la pollution de l'air et de l'eau. Le chapitre quatre porte sur la question énergétique, sur la question démographique, et plus spécifiquement sur les problèmes des gaz à effet de serre et des déchets nucléaires sous l'angle de notre responsabilité à l'égard de générations futures et des droits de celles-ci. Ces droits dépendent des besoins et des intérêts que nous supposons que ces générations auront dans un avenir plus ou moins rapproché. La question épineuse des devoirs à l'égard du monde naturel est abordé dans le cinquième chapitre. Les arbres ont-il un statut moral, et peut-on étendre les considérations éthiques applicables aux humains au monde non-humain? Le traitement le plus élaboré de cette question se trouve dans les travaux des philosophes qui se sont penchés sur le statut éthique des animaux, un sujet de grande actualité qui est traité en profondeur au chapitre six.

Dans la troisième partie, qui centre l'attention sur les théories récentes en éthique environnementale, les cinq chapitres présentent les philosophies environnementales nouvelles et radicales qui comprennent un nouveau mode de pensée métaphysique, épistémologique, politique et éthique. Ces approches philosophiques sont le biocentrisme, l'écocentrisme, l'écologie profonde, l'écologie sociale et l'écoféminisme.

L'auteur traite d'abord de l'ethique biocenrique, en insistant sur deux variantes intéressantes : la vénération de la vie d'Albert Schweitzer, et le respect de la nature de Paul Taylor. Dans un chapitre intitulé écologie et éthique, il fait ensuite un tour d'horizon de plusieurs auteurs qu'on pourrait qualifier d'écocentristes. Il parle d'abord des approches plus romantiques comme celles de Rousseau, Emerson, Thoreau, Muir, Audubon, Marsh et Fennimore Cooper, puis il aborde les approches plus scientifiques de Haeckel, Cowles, Clements et Elton. Un chapitre entier est consacré à l'éthique de la terre d'Aldo Leopold, dont le livre Sand Country Almanach demeure un des classiques de l'écologie. En fait, Leopold est un préservationniste holiste, c'est-à-dire un conservationniste radical ou un écocentriste modéré qui étend la considération morale directe à tout le monde non-humain. Desjardins n'est pas d'accord avec Tom Regan qui taxe l'approche de Leopold de fascisme environnemental à cause de son holisme éthique, ni encore moins avec Kheel qui qualifie ce holisme éthique de «totalitaire», ni même avec Katz qui prétend qu'il mine le respect à l'égard des individus.

Le chapitre 10 est consacré entièrement à l'écologie profonde de Naess et de Devall et Sessions. L'écologie profonde est l'approche écophilosophique radicale qui en arrive à légitimiser l'activisme de groupes comme Earth First, qui ne reculent pas devant l'écosabotage pour défendre l'égalité biocentrique. Certains écologistes profonds rejettent toutefois les tactiques d'Earth First et font plutôt appel à des sources d'inspiration aussi larges que les religions orientales, les cultures amérindiennes et des philosophies transcendantalistes et mystiques. Certains encouragent un certain type de violence, alors que d'autres sont tout à fait non-violents.

Le dernier chapitre traite de deux approches qui se situent aux antipodes de l'écologie profonde, à savoir l'écologie sociale et l'écoféminisme. Ces deux approches se tournent vers des facteurs sociaux pour découvrir les racines des problèmes environnementaux. C'est la domination et l'agression qui expliquent finalement la crise de l'environnement, la domination de la femme et de la nature par l'homme dans le cas de l'écoféminisme, et la domination de la nature et de l'homme par l'homme dans le cas de l'écologie sociale de Murray Bookchin. Les écologistes profonds accusent Bookchin d'être «anthropocentrique», alors que celui-ci leur reproche de défendre une philosophie oppressive et misanthrope, ainsi qu'une approche conservatrice qui ne distingue pas la responsabilité du président d'Exxon de celle d'un enfant noir de Harlem. L'écoféminisme culturel, qui découle du féminisme radical, propose une éthique de la sollicitude et parfois même une spiritualité qui honore l'association, pour ne pas dire l'identification, des femmes, de la nature et du divin, comme c'est le cas dans le culte de la Déesse Gaïa. Karen Warren et Val Pllumwood veulent de leur côté développer un «féminisme transformatif» qui rejette les dualismes générateurs d'oppression et de contrôle, favorise un mode de pensée contextualiste, pluraliste, exhaustif et holiste et respecte la diversité et la différence. En somme l'écoféminisme culturel, comme l'écologie sociale, soutient qu'il y a peu de chance d'avancer sur le front environnemental, par exemple avec l'agriculture durable et avec les technologies appropriées, avant que tous les modèles de domination ne soient reconnus et éliminés.

L'éthique de l'environnement de Desjardins est un manuel d'introduction à la philosophie et à l'éthique environnementales et par conséquent on ne peut s'attendre à ce qu'il pose toutes les bonnes questions et qu'il donne en plus toutes les bonnes réponses. Comme c'est souvent le cas pour ce genre d'ouvrage, il contient beaucoup de redondances et il simplifie à outrance. Par ailleurs, ce livre constitue à mon avis l'une des meilleurs présentations de l'ensemble des problèmes éthiques qui se posent à l'heure actuelle au sujet de l'environnement et des rapports des humains avec la nature. Avec la revue Environmental Ethics, la Newsletter of the International Society for Environmental Ethics, ainsi que la nouvelle revue Ethics and the Environment, et les ouvrages de Beauchamp, de Bourg, et de Prades et al., ce livre représente une base solide pour ceux qui s'intéressent à l'éthique de l'environnement d'un point de vue théorique et d'un point de vue pratique. Il pourrait servir de manuel de base dans un cours d'éthique de l'environnement, mais il pourra être lu avec intérêt par quiconque se pose des problèmes moraux au sujet du rapport des humains avec la nature.

 

Jean-Guy Vaillancourt,
Université de Montréal

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