Manuel de Diéguez. 1991. Essai sur l'universalité de la France, Paris: Albin Michel, 313 p

UNE CERTAINE IDÉE DE LA FRANCE

Cet ouvrage est un hymne à la liberté, l'aveu d'une quête, le chant d'une recherche. L'auteur publie depuis l'après-guerre, depuis quarante-huit, des ouvrages qui débusquent les complaisances, qui démontent les jeux des tyrannies doctrinaires, bureaucratiques, despotiques ou magiques, qui explorent les subtils camouflages de la croyance, les théâtres de l'obscurantisme et les "racines profondes de la Terreur". Le rêve politique a une longue alliance avec la nature humaine. "La question est donc de savoir si le génie proprement spirituel de la République est encore capable de donner un nouvel essor à une Europe de l'esprit." (9)

De l'aveu de l'auteur, après une formation en humanités classiques au contact des anciens, Thycydide, Tacite, Suétone, Cicéron, les philosophes et tant d'autres qui permettent à la jeunesse étudiante d'être moins naïve (11), il publie "un essai de politique et de morale sur l'avenir de l'Europe". Il se range aux côtés de Camus (cf. L'Écrivain et son langage et le superbe Rabelais, 1960) à la quête des chants de l'esprit qui libère. Puis il affronte les jeux de l'apparence, les mirages des idoles, les puissances des mythologies religieuses afin d'interroger l'imaginaire, les procès des asservissements et de mettre en é vidence les droits de la pensée. L'être humain aspire à la liberté. Quelle liberté? Celle qui accompagne l'intelligence critique? Laquelle? Questions qu'explorent tour à tour Science et nescience (1970), La Ca verne (1974), Le mythe rationnel de l'Occident (1980), l'Idole monothéiste (1981) et une Histoire de l'intelligence (1986).

En vérité, cette quête n'a pas de fin. Elle plonge la raison dans sa propre histoire. Question oblige, que cherche la raison dans la mémoire? L'histoire de son drame intérieur, comment el le fut en lutte contre des intérêts anarchiques, contre un illuminé despote, comment elle fit face aux rêveries gratuites et comment elle peut se ressaisir et se forger parmi les murmures des foules. Se hausser à une gran deur dérélictionnelle suppose le doute fécond, la mort de tous les médiateurs sacrés, et le courage d'affronter l'Histoire sur son propre terrain, le temps et les circonstances. La lucidité appelle (23). La pens ée rationnelle en interrogeant son destin résume l'Histoire: le passage par la Révolution lui fournit une nouvelle lancée: "trois fondements sûrs et la méthode" qui la guide: "que l'homme eût suffisamment con science de sa solitude dans l'univers pour qu'il cessât de donner la parole à des géants cosmiques"; qu'il "remplaçât les voies impérieuses ou apaisantes de ses interlocuteurs magiques d'autrefois par les accents de son propre discours"; enfin la Révolution pose "les principes d'une éthique planétaire des droits et des devoirs de l'humanité." (23)

La raison ne fouille-t-elle pas la raison pour ne voir que l'esprit à la manière hégélienne? Ou s'interroge-t-elle elle-même au fur et à mesure qu'elle voyage et qu'elle rencontre ses interlocuteurs? Si bien que l'auteur souligne qu'afin "de comprendre et de faire voir clairement ce que signifie une intelligibilité historico-philosophique de la théologie de la liberté humaine qu'est nécessairement une religion des droits de l'homme, il [lui] fallait insérer avec persévérance, mais sans esprit de système [ses] modestes propositions ad directionem ingenii dans le tissu même de [son] ouvrage." (27) L'auteur avoue qu'il fera appel à de nombreux témoins, que la mise en scène est telle que ceux-ci paraîtront y mieux dire le génie de la République (27-31).

Et il n'hésite pas à soupeser le cerveau de l'humain qui secrète son histoire véritable: chaque époque et chaque région livrent les dramatiques du destin. D'où d'une vision de l'histoire toute entière, l'auteur pose la question: "Qui d'autre que la France a transformé l'Histoire en une aventure périlleuse et imprévisible de l'intelligence?" (45) Elle a relancé "l'essor philosophique d'Athènes au Ve siècle avant notre ère" afin que l'être humain découvre et traduise dans le concret de son existence sa souveraine transcendance. "Nous sommes entrés dans une civilisation de la connaissance dont les règles de pensée sont radicalement distinctes de celles des foules encore partagées entre trois dieux, le juif, le chrétien et le musulman." (47) Par exemple, "quand un songe collectif est "considéré comme valable" par le seul effet du "principe d'inférence" qu'est le consentement public, il ne reste plus au philosophe qu'à plier bagage et à laisser la science se soumettre aux impératifs des prêtres et de la foule qu'ils ont é duquée." (47) La rupture "entre le monde moderne et les antiques médiations magiques de la "créature"" est radicale et irréversible. Elle est fécondée par une nouvelle histoire de l'esprit humain (48). Et l'auteur d'explorer cette rupture par une analyse fine du raisonnement théologique ouvert et libéral.

Mais cette histoire montre la pensée confrontée à la conquête du vrai sur l'utile, de la raison sur l'instinct. Juge-t-on d'une religion par son utilité ou parce qu'elle fait corps avec l'instinct? Ou ne faut-il pas peser le fonctionnement des jugements en quittant avec courage la langue de la raison magique des religions? L'examen par l'auteur de la pensée d'Edmund Burke, grand commentateur politique et critique anglais de la Révolution, qui rejoignait les Bossuet, Bourdaloue et De Beaumont (archevêque de Paris et critique d'Helvétius), démonte les pièges d'une raison qui protège les servilités. L'esprit de la Révolution n'agit-il pas lorsque la raison éclaire ses propres subterfuges par lesquels elle méconnaît sa solitude infinie dans le silence des choses? Explorer la croyance "en l'unité totale d'un univers régi par des principes arrêtés et qui s'emboîtaient parfaitement et à l'infini les uns dans les autres, à la fois sur la terre et dans le ciel du calcul", est un premier pas (72). Sonder la nature oraculaire des fameux "principes" explicatifs et leur p sycho-genèse dans les esprits constitue une étape décisive. Mais cette exploration demeure encore problématique: "le sentiment est largement répandu que la critique conséquente de ces formes de la pensée ( ...) enlève à l'homme son assise intérieure, appauvrit son âme et lui retire son appartenance à l'ordre cosmique pour le livrer au nihilisme d'une contingence libérée des valeurs" (cite Ernst Töpitsch, Vom Ursprung und Ende der Metaphysik, Wien, Springer-Verlag, 1958, p. 221) (78). C'est que sortir de la pensée qui laisse des médiations préalablement sanctionnées par telle ou telle autorité pour mener le bal de la com préhension et de l'intelligibilité, s'avère une tâche parsemée d'embûches.

Il s'agit d'interroger non seulement les spectacles sécrétés par les humains pour se mettre en scène, mais aussi ce qu'ils enfouissaient dans le monde sans le savoir pour le découvrir ensuite tout étonnés. Explorer les mythologies humaines n'est pas qu'un voyage de constatation comme si "nous", les êtres humains, étions d'emblée et sans retour prisonniers de quelques puissances délirantes toujours à manipuler ou à consoler, ou de quelques mécanismes dit internes ou "naturels" que nous sommes réduits à inventorier. Ne faut-il pas se résoudre à observer et à décrire d'une part et de mettre en question "l'illusion proprement magique et la "superstition" qui entachent encore si souvent [la formulation théorique des conquêtes du savoir objectif] quand elles continuent d'ignorer comment elles fabriquent du signifiant "à l' écoute des choses""? (82)

De contempler la longue durée de la pré-histoire, puis celle plus courte des effigies animées des corps sociaux que sont les théâtres imaginaires des sociétés et celle t rès proche des poésies du pouvoir monolithique, l'être humain choisit la rupture radicale et affirme la primauté des "valeurs"; ce sont elles qui libèrent du statisme et de la fixité des traditions immémoria les où se définissaient l'identité. Et l'humain de s'explorer: mais d'où? L'auteur pose la question de la nature d'une sociologie qui viserait à "dévoiler l'identité réelle d'un citoyen qui ne sera plus leurré, parce qu'il aura été arraché des mains des prêtres." La société est dorénavant créatrice de sa propre vérité, car la raison est lancée sur une nouvelle équipée: celle d'inventer son identité. Les "valeurs (...) labourent leur propre théâtre et transfigurent sans relâche l'effigie de l'humanité." "Or, la liberté est la plus motrice des valeurs. C'est ins pirée par elle que la raison repart sans cesse vers de nouvelles conquêtes, qu'elle suit les hommes et les dieux à latrace de leurs songes et qu'elle fait entrer les peuples dans l'histoire de leur esprit." (100-101)

Une sociologie fondée sur la logique interne de la "religion des droits de l'homme" commence donc par la tâche de comprendre le rôle des constructeurs et des soutiens de la durée des nations que sont les valeurs médiatrices de l'identité profonde des citoyens. La République a voulu élever à l'universalité d'une sagesse l'arme essentielle de la durée politique qu'est une éthique fondée sur une raison en marche. (103) De Diéguez propose de belles pages sur une éthique de la liberté inspirée d'une analyse de Pirandelle, À chacun sa vérité (88-92; 103-106)

On peut deviner par ce qui précède combien est importante une science des mythes qui soit critique et non exclusivement descriptive, comparative ou réductrice. Et l'auteur commence par observer la raison descriptive des mythologues. Il pose la question "Qu'est-ce qu'une religion comme phénomène "réellement" historique?" afin de cerner la tâche "qui attend une science historique qui aurait l'ambition d'élaborer une méthode d'observation et de compréhension philosophique des religions" (109-113). "La République de la raison et l'échec de la déchristianisation" (135-160) rappelle brièvement "les chemins que la raison européenne a suivis depuis les Grecs pour sortir de ses tâtonnements et se rendre intelligible à ses propres yeux." (108) "La République pose les fondements d'une science des religions" (161-183) circonscrit comment une science des religions balbutiante s'engage "dans les deux directions principales de la pensée laïque: l'une de compréhension des causes qui engendrent des dieux dans l'encéphale de notre espèce et qui les constituent en forces historiques, l'autre d'analyse des mythes dans leur subjectivité, donc tels qu'ils sont vécus par leurs fidèles." (108) L'auteur n'hésite pas à affronter la difficulté qui pèse sur toute science des mythes: "une alliance [peut-elle] être scellée entre ces frères ennemis que sont le regard sur des "vérités" intérieures et le regard du dehors sur elles"?

Le religieux ne serait qu'affaire de politique, a-t-on dit, mais non pas au sens où le religieux se réduit au politique. Plutôt, il s'agit d'être à l'écoute du religieux afin d'appren dre le politique (25, 300, n. 14). Le génie républicain introduit à "une psychanalyse des identités imaginaires du croyant comme du citoyen". Ce qui permet d'interroger la science politique dans la coulée de la Révolution, de voir comment elle inspire les Lettres et les Arts, règle et nourrit l'éducation. Par la médiation de Victor Hugo, l'auteur formule "une poétique de l'homme, de la Révolution, de la République, de la conscience, de la transcendance de la liberté." (26) Mais sur quoi se fonde cette réflexion? C'est une approche de l'histoire:

    Les grands événements moraux obéissent, depuis des millénaires, à deux logiques bien souvent rivales l'une de l'autre, sinon ennemies. Celle qui régit leur destin "terrestre" en appelle au mémorialiste attentif, à l'archiviste minutieux, au chroniqueur vigilant, l'autre à l'analyste des percées intemporelles de l'intelligence dans l'Histoire. (280)

Mais alors cet homme devenu réellement pensant revoit dans l'Histoire sa propre quête et les moments marquants de son devenir. Son émancipation le laisse dans la solitude et la responsabilité. Et c' est là que l'être humain est afin de répondre seul "à la question fondatrice de toute Histoire vivante: "Quelle est la nature de l'esprit?"" Et l'autre question dans le sillage de la révolution spirituelle et imaginaire: "Qu'est-ce que la vie de l'esprit dans l'Histoire?"

Ce livre vibre de ces questions. Il est un hommage à la liberté "qui est la véritable souveraine de l'histoire - celle qui en incendie les idoles et les temples -, [et qui] siège dans l'au -delà que tout homme habite au coeur de son propre être, et qui l'appelle à s'offrir en sacrifice à sa vérité." (291) C'est ailleurs qu'il faut poursuivre cette réflexion si stimulante et dérangeante .

Georges Tissot est professeur au Département des sciences religieuses à
l'Université d'Ottawa.)

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