Claude G. Dubois.  1995.  Le Baroque en Europe et en France.  Paris: P.U.F. Coll. «Écriture».


Claude G. Dubois dont l'oeuvre gravite - mais déborde en amont, et surtout en aval - autour du XVIe siècle, nous a donné, entre autres, des études décisives pour notre propos surLe Baroque, profondeur de l'apparence, Larousse 1973; Le Maniérisme, P.U.F. 1979; l'Imaginaire de la Renaissance, P.U.F. 1985. Et voici qu'il nous propose ce volume qui, à la fois, est un approfondissement, une précise circonscription dans l'espace géographique et une «périodisation» dans l'histoire, donc une complication du petit volume édité il y a vingt ans chez Larousse.  Chacun sait, avec notre ami Edgar Morin et jadis Bachelard que la «complication» est la signature de l'avancement d'une science! Avec ce dernier livre, la «barocologie» avance à pas de géants.

D'abord, l'auteur se débarrasse du trop scolaire clivage entre baroque et classicisme français, dû en partie, disons-le, à Germain Bazin opposant dramatiquement au projet du Chevalier Bernin pour la Colonnade du Louvre, le projet victorieux du «classique» Perrault.  Or il y a bien longtemps que je m'écarquillais les yeux, incapable de discerner une différence de style entre ces deux projets! Comme dit Dubois, «il y a une fraternié de fait» entre les deux esthétiques.  L'on ne peut tout de même pas ranger dans un même style «classique» illustré au XVIIIe siècle par Joseph Cabanas ou Nicolas Petit, les productions chantournées, aux placages compliqués des «commodes mazarines» de Jean Bérain ou de l'illustre André Charles Boulle !

Après avoir, dans un premier chapitre, établi la succession généalogique des formes qui, passant du «classicisme» syncrétique de la Renaissance, par la «distorsion» et les parcellisations (nous aurions envie d'écrire : «les méandres et les deltas») du Maniérisme, aboutit enfin à cette «Naissance du Baroque», «rupture et emphase» dans les convulsions internes et extérieures - les «grandes découvertes» - d'un monde qu'il faut reconquérir, d'un ordre fissuré qu'il faut rétablir.

Et c'est bien à l'étude de cette reconquête que se livre l'éminent spécialiste du Baroque dans les cent pages qui constituent la seconde partie, avant de nous servir en dessert une courte troisième partie gravitant autour du «mythe» de Don Juan dans l'Europe baroque.

Mais c'est cette seconde partie, une fois l'hypothèque d'un pseudo-classicisme heureusement levée, consacrée aux périodisations du Baroque dans l'espace européen, qui nous intéresse au plus haut point.  C'est qu'en effet Claude G. Dubois analyse méticuleusement, de 1590 à 1750 environ - soit en un peu plus de 160 ans -, six phases du développement européen du baroque qui nous semblent très proches des «six phases» qui, selon moi, consituent un «bassin sémantique» d'un peu plus d'un siècle et demi.  La «mise en place d'un ordre baroque» que Dubois repère dans «deux séquences» de 1590 à 1620 n'est pas sans évoquer nos définitions potamologiques de «ruissellement» et de «partage des eaux»; l'ère du «plein-baroque» de 1620 à 1660 ne serait-elle pas celle des «confluences», où l'autorité d'un Richelieu puis d'un Mazarin vient à la rescousse de l'art d'un Philippe de Champaigne, d'un Corneille, de Georges de la Tour?  Nous ne pouvons pas entrer ici dans toutes les nuances de la finesse d'analyse de notre auteur : toute l'Europe, avec bien entendu des décalages, se met en harmonie avec ce baroque «bien tempéré» - si je puis dire - qui va culminer dans ce fameux «siècle de Louis XIV», de 1660 à 1690 environ, et dont le Grand Roi sera «le nom du Fleuve». La cinquième phase - de 1690 à 1750 - est bien un «aménagement des rives» avec les théoriciens tels que Charles Perrault, Fénelon, Fontenelle, Pierre Bayle, Couperin, et encore Malebranche, et à l'étranger Leibniz, Vico et aussi Bach, Burke, Addison. Enfin Sixième Période : «Nouvelle vague classique et ses maniérisations fin de siècle», comme l'écrit Dubois, qui est pour moi la période des «méandres et des deltas», de 1750 à 1790 environ, où le baroque s'épuise dans les contraintes d'un bien réel «néoclassicisme» qui est aussi, ne l'oublions pas, un «pré-romantisme» (W. Blake, Rousseau, Kant, Winckelmann, Condillac, Gluck, Runge, etc.).

Je suis reconnaissant aux analyses et aux «découpages» périodiques du savant directeur du Laboratoire pluridisciplinaire de Recherches sur l'Imaginaire appliquées à la Littérature (L.A.P.R.I.L., U. de Bordeaux III) et directeur de la revue Eidolon d'avoir complété pour moi - en levant l'hypothèque du classicisme français «réduit à un traitement français du baroque européen» - le déploiement harmonieux des «bassins sémantiques» où le Baroque vient occuper le créneau d'environ 160 ans entre la Renaissance et le Romantisme, en aval du bassin franciscain, du bassin cistercien, en amont du «bassin décadent» qui inclut en son delta notre Modernité.  Une telle discrimination des périodes ou bassins «réels» - c'est-à-dire unifiés dans leur cohérence plurielle - couvrant pratiquement toute notre Histoire «faustienne», comme l'appelle Spengler, et plus précisément encore cette époque de la fin du XVIe siècle à la fin du XVIIIe, époque de notre «modernisme» selon les historiens, sera des plus précieuses pour les chercheurs et les étudiants qui quêtent des repères dans l'immense et souvent confus flux de l'histoire des idées et des sensibilités de l'Occident. Une fois de plus les travaux du grand seizièmiste de Bordeaux viennent éclairer et combler la démarche de toute recherche qui ne se contente pas d'aimables à-peu-près.


Gilbert Durand,
Université de Grenoble

Sommaire des recensions / Page d'accueil