Micheline Dumont. 1995 . Les religieuses sont-elles féministes?  Montréal: Éditions Bellarmin.


Sous un titre accrocheur, bien accordé aux visées pédagogiques d'une historienne passionnée et de grand talent, paraît cet ouvrage coiffé d'une interrogation qui peut sembler étonnante.  Une interrogation qui invite à porter un regard neuf sur les religieuses. Portés par des idéologies différentes et parfois même nettement divergentes, ces deux courants que sont la vocation religieuse féminine et le féminisme n'ont-ils pas représenté - et ne représentent-ils pas toujours - des avenues de réalisations pour les femmes?

Basé sur une documentation souvent originale et sur un corpus impressionnant d'études sociologiques et de monographies historiques, l'ouvrage qui nous occupe est fait de textes dont certains sont la reprise, avec ajouts et modifications, de textes déjà publiés, et dont plusieurs sont épuisés ou introuvables.  «Le rapport ambigu qu'il est possible d'établir entre le féminisme et la vocation religieuse féminine, à tort ou à raison» (p. 17) a servi de fil conducteur pour rassembler ces textes.

Les deux premiers chapitres permettent d'exprimer le rôle social joué par des femmes sous le couvert de la vocation religieuse depuis l'Ancien Régime (1640-1840) jusqu'à nos jours.  Ils se situent dans le prolongement d'une hypothèse formulée par l'auteure dans le rapport qu'elle avait rédigé à la demande de la Commission royale d'enquête sur la situation de la femme au Canada, à l'effet que l'histoire des religieuses avait pu constituer un chapitre de l'histoire de la contribution sociale voire économique des femmes à la société québécoise.  Vue sous cet angle favorable, la vocation religieuse pouvait même représenter une forme de féminisme pour les femmes du Québec (p. 15).  On conçoit pour le moins que les congrégations religieuses féminines, par leur dynamisme et par les fonctions qu'elles ont remplies dans la société, aient pu canaliser les aspirations qui, ailleurs, ont provoqué les premiers mouvements féministes et féminins (p. 39).  D'où les conséquences que ces fonctions ont pu avoir également sur le développement positif de l'image des femmes.  En Amérique comme en France, rappelle l'auteure, ce sont des religieuses qui ont démontré au clergé comme à la population que l'instruction des filles était un objectif désirable (p. 31).  On souligne qu'ici en particulier, elles ont agi dans un esprit d'autonomie remarquable relativement à l'autorité ecclésiastique ou royale.  C'est le caractère original de ce phénomène social qui est à retenir, insiste l'auteure, de même que les possibilités de réalisations personnelles et collectives qu'il a permises pour les femmes dans les domaines de l'assistance sociale, de l'enseignement et de la gestion.  Si bien des religieuses ont contribué à développer les aspirations des femmes, elles ne les auraient pourtant pas encouragées à saisir les aspects politiques de leur rôle en ne les conduisant pas à prendre conscience de leur force (p. 54).  C'est une des observations que fait l'auteure en notant l'impact ambigu et contradictoire de l'oeuvre laissée par les religieuses.

Le troisième chapitre est consacré à l'implantation de congrégations religieuses d'enseignantes et à un examen des caractéristiques de leur gestion éducative.  Il retrace l'origine de la tradition éducative des religieuses dans le modèle des pensionnats fondés en Nouvelle-France et il montre ses transformations au fil des ans.  Force est de constater, écrit Micheline Dumont, que ce sont les religieuses qui ont été les principales responsables du développement des avenues éducatives pour les filles au Québec (p. 70) : instruction secondaire et supérieure, enseignement de la musique et formation professionnelle.  Mais, souligne-t-on aussi, en maintenant jalousement les programmes d'études les plus longs dans le secteur privé, elles se sont trouvées à retarder le développement de ces programmes dans le secteur public (p. 87).  En travaillant elles-mêmes gratuitement ou à salaire bas - tant dans l'enseignement que dans le service hospitalier et le service social -, elles ont aussi contribué à dévaluer le travail féminin.

La nouvelle conjoncture qui se met en place à l'aube des années soixante, suite à la prise en charge du système d'éducation par l'État et à l'alliance de l'Église avec le laïcat masculin (p. 89), entraîne une transformation profonde du rôle des religieuses.  Pendant plus d'un siècle, elles avaient pourtant réussi à mettre sur pied plus de 1800 institution d'éducation, dont elles avaient assuré la gestion financière, et que Madame Dumont s'applique à décrire dans le quatrième chapitre.  L'auteure fait voir notamment qu'en bien des villes du Québec l'enseignement secondaire public pour les garçons a pu se développer grâce aux économies réalisées par la commission scolaire à l'école des filles tenue par les religieuses (p. 121).  Cette contribution ne va pas sans ambiguïtés, dit-on, car en travaillant à maintenir la supériorité du secteur privé pour attirer une clientèle payante, les religieuses se sont trouvées à renforcer les réticences des commissions scolaires à financer l'instruction des filles (p. 121) et elles ont retardé ainsi le développement de l'instruction des filles à l'école publique (p. 128).  Non seulement ont-elles contribué à construire les structures discriminatoires de l'éducation des filles (p. 128) mais elles ont aussi «démontré de manière presque caricaturale que l'expertise des femmes devait être gratuite» (p. 128).  Elles ont de plus fait en sorte que soit maintenu le discours sociétal sur la «mission de la femme» dans la société.

Le travail féminin gratuit trouve une autre illustration dans le phénomène de l'implication des religieuses auprès des mères célibataires et des enfants nés hors mariage.  Ceci fait l'objet du cinquième chapitre.  Qu'on songe qu'en 1950, une poignée de 85 religieuses aidées de quelques employées laïques parvenaient à faire fonctionner une crèche de 800 enfants et que, par ailleurs, selon les normes de l'époque, les enfants hébergés recevaient tous les soins requis.  Mais la suspicion à l'endroit de la valeur du travail des religieuses commence à poindre.  Ces dernières, surtout, sont vues comme des concurrentes aux yeux d'une série des professionnelles récemment formés et qui se cherchent une place dans la nouvelle organisation sociale (p. 147).  Survient alors l'éclatement du système d'internat mis au point par les religieuses dont les effectifs et le recrutement accusent en même temps une baisse drastique.

Si, historiquement, les religieuses ne sont pas féministes, écrit Micheline Dumont dans le dernier chapitre, plusieurs d'entre elles le sont devenues avec le temps.  Ainsi, plusieurs religieuses actives au sein de l'Église et de la société travaillent-elles maintenant, de concert avec des femmes laïques, à modifier l'institution ecclésiale elle-même, tout comme la pensée théologique et l'interprétation des textes sacrés.  Chez elles, l'adhésion aux analyses féministes se traduit dans bien des cas par une préoccupation croissante en faveur de la justice sociale.  C'est là du moins le sens qu'il est possible de donner à la prise de parole des religieuses qui, depuis la fin des années soixante, se laissent toucher par le mouvement des femmes et entrent progressivement dans des courants de prises de position publiques contre celles du Vatican et, notamment contre l'interdiction de l'ordination des femmes. Car l'égalité face aux fonctions masculines est à ce prix.  Faire le lien entre spiritualité et politique et se définir de moins en moins comme «épouses du Christ» ou «filles d'évêques» pour devenir de plus en plus femmes?  L'action des religieuses et le mouvement des femmes viennent de se rencontrer, dit Micheline Dumont.  Ils n'évoluent plus selon des trajectoires parallèles car ils se sont heurtés aux deux structures patriarcales les plus dures que sont les États et les Églises.  C'est d'ailleurs parce que les religieuses semblent vouloir se définir une nouvelle situation en tant que femmes qu'elles se tracent un avenir, pense Madame Dumont.  Accrochées, tout comme bien d'autres femmes, à l'idée qu'une société nouvelle reste à construire, les religieuses de cette fin de siècle pourraient bien trouver dans la poursuite de cette «utopie» le point d'ancrage de leur repositionnement dans la société.  C'est ainsi également, rappelle encore l'auteure, qu'elles trouveraient moyen de sortir de l'invisibilité où elles ont longtemps été, à la fois parmi les femmes et dans l'Église.

Agathe Lafortune,
Université du Québec à Montréal

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