Florence Dupont. 1991. Homère et Dallas. Introduction à une critique anthropologique, Paris:Hachette (coll. «Les Essais du XXe siècle»), 167 p


Le mythe peut nous sauver,
si nous y ajoutons foi.

Platon, La République.

Florence Dupont s'insurge contre l'impérialisme de l'écriture. L'écriture a pris une telle importance dans nos cultures occidentales que cela oblitère tout jugement sur la littérature. Même si l'ethnologie, depuis Claude Lévi-Strauss, a changé le terme de «peuples non civilisés» par celui de «peuples sans écriture», un nombre considérable d'auteurs continuent de penser que celui qui ne lit pas est ignorant. À titre d'exemple, dans un livre récent, Danièle Sallenave (Le Don des morts. Sur la littérature, 1991) soutient que celui qui n'a jamais lu de livres, sans être malheureux pour autant, se voit dépourvu de la «grande culture» sur laquelle repose «la vérité, la pensée, l'expérience intime, la réflexion»: «être privé de livres, ce n'est pas seulement être privé d'instruction, de formation, de cu lture ou encore d'un loisir, d'un plaisir, d'une jouissance, c'est mener une existence dénuée de son nerf intime, hors d'état de poser la question de son sens». Pourtant, et c'est là un sujet qui risque de soulever une franche polémique dans le milieu pédagogique; la littérature, ce n'est pas seulement ce qui est donnée à lire car il y a aussi les pratiques orales. Ce qui relève de l'oralité, selon Florence Dupont, comprend «to ut ce qui dans la culture échappe à l'idéologie de l'écriture et du monument (...) C'est le cas du théâtre, de la télévision, des concerts rock qui comme les chants des griots et les contes berbères appartiennent à l'oralité» (15). En somme, l'expression orale contient plus qu'un «pré-texte» en attente de sa transcription textuelle.

Dupont s'en va en guerre contre ceux et celles qui soutiennent injustement que l'émancipation de la personne et les vertus intellectuelles passent obligatoirement par l'alphabétisation, c'est-à-dire le p ouvoir de lire. N'a-t-on pas l'habitude d'entendre qu'il y a régression culturelle parce que «les enfants ne lisent plus»! (Lire sur ce sujet l'article de Pierre Vennat, «Quoi faire pour intéresser les étudiants à la littérature?», dans La Presse, jeudi 2 mai 1991.).

Comment ne pas voir, «dans l'importance nouvelle de la musique, de l'image, des médias audiovisuels, la redécouverte de cet héritage d'oralité que le livre avait étouffé depuis la fi n du Moyen Age»?(12) Faudrait-il se persuader que de grandes civilisations, tel l'Empire inca, aient été gouvernées par des analphabètes? Dès lors, il s'agit de réhabiliter culturellement les pratiques orales et même plus, «il faut aussi leur éviter d'être récupérées par l'écriture» (11). Voilà, esquissé en gros plan, ce qui anime la recherche de Florence Dupont.

Sa démonstration ne manque ni de pertinence ni de finesse. D'entrée de jeu, l'auteure part de son propre univers de connaissance, l'homérie, pour montrer que l'oralité n'est pas une sous-langue p ar rapport au texte mais bien un autre langage. Un langage qui rend compte d'abord et avant tout du contexte énonciatif: l'intonation, la gestualité, la personnalité du locuteur mais aussi «le soleil, le paysage, la qualité de l'air et l'événement du jour» (13). Alors que le texte élève «des monuments de pierre et de papier pour triompher de l'oubli», l'oralité entretient une autre mémoire, une mémoire vive, transmise d'oreille à oreille; une mémoire toute entière disponible au plaisir de l'instant présent. La distinction radicale entre oralité et écriture renvoie à cette opposition entre la culture-événement et la culture-monument: «L'événement met en place une situation d'énonciation, une fête, un rituel de réception. Le monument est un énoncé autonome que chacun peut consommer n'importe où, n'importe quand, n'importe comment, même seul» (156). À maints égards, la culture-événement déritualise la culture, la déracine et la scinde en deux: réification de la supposée véritable culture, banal isation d'une culture du quotidien.

Maintenant, quelles connexions Dupont opère-t-elle entre Homère et le feuilleton télévisé Dallas? Les similitudes semblent suffisamment nombreuses tant du point de vue de la linguistique q ue de l'anthropologie. Deux points ont attiré notre attention.

En premier lieu, l'auteure souligne que l'oralité des deux grands poèmes grecs relève de la même performance que celui du feuilleton. Avant d'être un texte, l'Iliade et l'Odyssée fure nt deux grands poèmes récités par un aède lors d'un banquet sacré où se réunissaient rois et princes grecs. Dans le rituel du banquet, le plaisir du verbe vient après le plaisir de la chair et du vi n. Puisque c'est un cérémonial, cela ne se fait pas n'importe comment, n'importe où et de n'importe quelle façon. Il y a une procédure à suivre qui exige une ambiance solennelle et une disposition particulière des convives. Cette insistance de la part de l'auteure, mise sur l'ordre des dispositions à suivre sans lesquelles le chant de l'épopée ne pourrait être récité, renvoie évidemment au contexte én onciatif.

Lorsque l'aède prend la parole, énoncé et énonciation ne peuvent être disjoints. Le poète n'est qu'un média au service de la Muse, il est possédé par la divinité qui lui met les mots à la bouche; ce qui donne un caractère divin à sa personne.

    Si le chanteur est possédé par la Muse, alors les hommes entendent vraiment la voix de la déesse, le chant même qu'écoutent les dieux dans l'Olympe. Et le plaisir sensuel du chant est, comme l'odeur de la viande cuite, divin. Sinon, si les hommes entendaient seulement la voix de l'aède répétant le chant de la Muse qu'il aurait été le seul à entendre, le savoir transmis par le poète resterait divin, mais non pas son énonciation. C'est-à-dire que tout ce qui fonde le rituel s'écroulerait, et l'oralité de la poésie, garante de sa beauté éphémère et divine, n'aurait plus de raison d'être. (43)


Le feuilleton télévisé réinstaure en quelque sorte cette mystique du verbe par le fait que récepteur de télévision et aède sont interchangeables d'une part; et d'autre part la Muse, le sujet de l'énonciation, ne peut être que la chaîne de télévision (141). Mystique fusionnelle vécue par l'auditeur attentif qui se soumet à une programmation fixe, après l'heure de la soupe, et dans le lieu de l'int imité, bien souvent le living room. Il y a également pour Dallas un rituel d'écoute qui participe d'un univers sacré. L'écran de télévision est une scène commune à tous. Même si cet u nivers n'est pas celui de la fête, il possède néanmoins sa charge de «reliance», c'est-à-dire qu'il rassemble autour d'une symbolique commune. En d'autres mots, tous et chacun sont liés dans une participation symbolique dont le plaisir reste souvent le fait d'appartenir à la grande famille de ceux qui suivent le feuilleton télévisé.

En second lieu, il est intéressant de noter que le monde homérique comme celui de Dallas réfère à une réalité immobile qui n'existe que par ce qu'on en dit ou ce qu'on en mont re. Même si cette réalité n'existe pas à l'extérieur de l'image qu'en donne la télévision, il subsiste un doute sur l'existence de cette réalité qui devient alors réalité possib le. On ne peut certes pas parler de mythe en ce qui concerne Dallas puisque l'image dallasienne montre une réalité vérifiable. Pourtant, il y a une pensée magique qui lie le téléspectateur à ce qu'il voit et entend. Peut-être n'existe-t-il pas un JR, une Ellie ou un ranch nommé Southfork qui abrite le clan Ewing, mais peut-être aussi ont-ils une existence possible. Pendant treize ans, le feuilleton-fleuve Dallas a passionné l'Am érique et une centaine de pays autour de rivalités, d'adultères, de testaments secrets, de fils illégitimes, de parents cachés, d'assassinats et autres rebondissements inattendus. Sans y croire comme on croit aveuglément au récit mythique, on y a cru comme on croit à la réalisation possible d'un rêve ou d'un fantasme. On se demande encore si les Grecs ont cru à leurs mythes. Pourquoi ne pas répondre par cette boutade: il s y ont cru par défaut, faute de pouvoir croire à autre chose.

Il n'en demeure pas moins que Dallas reste un feuilleton télévisé qui répond à des désirs bien précis dans une culture de consommation. Il n'est pas évident au premier abord de comparer deux cultures séparées par presque trois millénaires. Cependant, Florence Dupont a bien montré que la structure même de la langue orale est la même malgré la distance culturelle qui sépare Homère et Dallas.

Par son effort pour revaloriser des expressions de notre culture indéniablement occultées par la rage de l'écriture, Dupont nous sensibilise d'une part à la place qu'occupe l'oralité dans n os sociétés des communications, et d'autre part à cette échange collectif ritualisé, sans cesse réaffirmé par le feuilleton télévisé.

(Denis Jeffrey est étudiant en sciences des religions à l'Université du Québec à Montréal.)

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