Elaine Pagels, 1997 [1995], L'origine de Satan, traduit de l'américain par Camille Cantoni-Fort, Paris, Bayard, 271 p.

 

 

Ce livre vulgarise deux articles parus dans HTR 84 (1991) et JAAR 52 (1994). Pagels y explique la manière dont les évangélistes utilisent la figure de Satan pour donner forme au conflit humain et caractériser les ennemis de leur communauté. Présentant la vie de Jésus, à la suite de l'imaginaire apocalyptique, comme un combat entre l'envoyé de Dieu et les forces du mal, les récits évangéliques conduisent les chrétiens à s'identifier au premier et à reconnaître chez les ennemis de Jésus, ainsi que chez leurs propres ennemis, les traits de Satan. Ce procédé mythologique a eu des conséquences positives. Il a fourni un cadre de résistance à des régimes d'oppression et a " appris à des hommes laïcs à interpréter l'histoire occidentale comme une histoire morale, mettant aux prises le bien et le mal " (p. 222). Toutefois, le même procédé a eu des effets pervers, particulièrement en ce qui concerne les Juifs, identifiés diversement par les évangiles aux forces du mal (antisémitisme). En finale, Pagels nous rappelle que la démonisation de l'ennemi opérée par la narration des évangiles est en tension avec l'enseignement de Jésus sur l'amour des ennemis (p. 223-224). Selon l'auteure, cette tension est d'autant plus paradoxale que, mis à part les esséniens, les chrétiens furent les seuls à traiter leurs ennemis de Satan (p. 110).

Le parcours emprunte une trajectoire diachronique pour décrire l'évolution de l'utilisation de Satan, en six chapitres &emdash; le degré de " satanisation " des Juifs, de plus en plus marqué, et inversement, la responsabilité de Pilate dans la mort de Jésus, de plus en plus escamotée (p. 25, 50, 150), sont les deux symptômes d'une radicalisation progressive.

1) Marc apparaît comme le prototype de la mythologisation du conflit identaire " nous / eux ". Avec la Guerre juive en arrière-scène, comment situer les chrétiens par rapport aux autres Juifs et par rapport aux Romains ? Le récit de Marc, finement analysé (p. 31-46), refléterait une querelle intra-juive se cristallisant autour de la messianité de Jésus.

2) La figure de Satan dans la littérature juive montre que cette figure, à l'origine " procureur de la couronne " et accusateur des humains à la cour de Dieu, a peu à peu été utilisée pour désigner " l'ennemi intime ". Plutôt que les monstres mythologiques disponibles, c'est l'Adversaire qui permet peu à peu de résoudre le dilemme des frères qui s'écartent de l'alliance &emdash; voir Nb 22 (Balaam), Job, 1Ch 21 (le péché de David), les esséniens, les développements pseudépigraphiques autour de Gn 6. La question " comment l'ange de Dieu a-t-il pu devenir son ennemi ? " est la transposition du problème " comment l'un de nous a-t-il pu devenir l'un d'entre " eux " ? " (voir p. 69).

3) Matthieu désigne, non plus seulement les autorités juives, mais aussi les pharisiens comme l'ennemi.

4) Luc et Jean comportent un saut qualitatif. Jésus lui-même accuse explicitement ses adversaires juifs d'être au service de Satan. Pagels évoque le problème du mot " Juifs " chez Jean (p. 131-133) : non seulement Judas Iscariote puis les autorités juives, mais aussi toute la communauté juive se trouvent satanisés. Le conflit n'est plus interne.

5) Jusqu'ici, les ennemis des chrétiens étaient les Juifs, de manière de plus en plus évidente. Mais à partir du IIe siècle (Éphésiens, Apocalypse, Justin, Tatien, Origène), ce sont maintenant les païens persécuteurs qui incarnent Satan. Ironiquement, à une philosophie païenne qui évacue de sa vision du monde les démons (Marc-Aurèle et Celse), les chrétiens rétorquent en mettant de l'avant le schéma mythologique de leurs écrits fondateurs.

6) Enfin, la figure de Satan sera aussi appliquée aux déviants de l'intérieur, aux hérétiques influencés et trompés par les démons (p. 195). Pagels passe rapidement en revue Clément, la Didachè, Tertullien et le Témoignage de vérité.

La thèse est intéressante, quoique peut-être un peu conventionnelle &emdash; dans la ligne de la " rectitude politique ". Elle s'inscrit dans l'intérêt actuel pour la problématique altérité / identité. Plusieurs intuitions à peine esquissées concernant le canon seraient à pousser plus loin (p. 91, 97, 99). Par exemple, pour avoir conservé l'intégrité unitaire du peuple, le livre de Daniel aurait été intégré au canon, tandis que, pour avoir divisé le peuple entre croyants véritables et ennemis intimes, Jubilés et 1 Hénoch auraient été laissés de côté (p. 77). Toutefois, il est moins sûr qu'un des critères de canonicité ait été la présence de règles d'agir (p. 99) &emdash; ici, Pagels confronte Marc et les textes de Nag Hammadi. Soulignons par ailleurs plusieurs répétitions, comme la remarque concernant la distance entre le Pilate connu par Philon ou Josèphe, et celui des évangiles (p. 25 et 46). L'excursus sur certains écrits gnostiques (dont Thomas &emdash; Jesus Seminar oblige !) me paraît une digression inutile quant à la démonstration de la thèse (p. 89-99). Enfin, il y a un net flottement concernant la délicate question de l'historicité du procès de Jésus : il est probable que les Romains aient condamné Jésus (p. 14), les sources chrétiennes indiquent que la responsabilité est celle des Juifs (p. 138), mais nous ne pouvons avoir de certitude (p. 43). Or, il est essentiel pour l'établissement de la thèse que Pilate ait condamné Jésus et que les évangiles aient tenté de maquiller cette responsabilité.

Ceci me conduit à des remarques méthodologiques. L'étude met à profit les acquis de la critique historique des évangiles &emdash; sans toujours les relativiser cependant : Sitz-im-Leben, datation, critique de la rédaction. Parallèlement, la narratologie est utilisée pour démonter les mécanismes d'identification mis en œuvre par le récit. Ce qui est délicat, c'est que Pagels passe constamment d'un pôle à l'autre &emdash; histoire (ce qui s'est passé) et narration (manipulation du lecteur), ce qui apporte éventuellement de la confusion et des redites. Si je reprends l'exemple du procès de Jésus, il eût été préférable de régler la question historiquement &emdash; ou du moins d'adopter une position claire, une fois pour toutes &emdash; avant de procéder à l'analyse narratologique.

D'un point de vue formel, je regrette le confinement des notes en fin de volume, l'absence de bibliographie, de nombreuses coquilles (par ex., p. 17, 22, 48), parfois l'imprécision de la source citée (p. 90) et quelques bizarreries de traduction (" le Philippe ", au lieu de l'Évangile de Philippe, p. 212). Cependant, l'index thématique est très bien fait.

Bref, pour le grand public américain, comme l'affirme la présentation en dos du livre, " la parution de L'origine de Satan aux États-Unis a été saluée comme un événement ", parce que le livre ose mettre à jour le parti-pris idéologique du Second Testament et ses conséquences dans l'histoire. De plus, Satan est " dé-spiritualisé " et sécularisé comme le révélateur de notre difficulté de vivre l'altérité. Du point de vue de la recherche, il n'est pas aussi certain que la thèse soit vraiment neuve.

Alain Gignac

Université de Montréal

 


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