Clémentine Faïk-Nzuji. 1993. La Puissance du Sacré. L'homme, la nature et l'art en Afrique noire, Maisonneuve et Larose, (coll. "Voyages Intérieurs").

Clémentine Faïk-Nzuji. 1992. Symboles graphiques en Afrique noire, Paris Karthala.


Imaginaires en négatif Comme la radiographie en Sciences de l'Art nous permet de voir au Louvre la germination des Noces de Cana de Véronèse, le négatif photographique vient avant la photo positive, bien rangée et souve nt oubliée dans l'album de famille. L'anthropologie culturelle, qu'on appelait autrefois ethnologie, nous permet d'abord de sortir des illustrations de nos manuels ethnocentriques d'histoire. Il n'y a pas au monde que la Barricade de Delacroix, G uernica de Picasso, Le Serment du Jeu de Paume de David. Il y a toutes les images des "ailleurs" au-delà de la rive gauche de la Seine et du toit pointu de la préfecture de police. L'anthropologie nous a ouvert ces "ailleurs" que sont l'Af rique noire, l'Amérique indienne, l'Océanie... C'est "ailleurs" que sont les imaginaires, les imaginaires non pathologiques de mondes autres que celui de nos rationalités d'école primaire, "non-où" ("na koja abad" de la Perse, tant exploré par Corbin) qui est bien "l'Ailleurs" absolu. Négatifs matriciels de nos photographies de famille, de nos "Illustrés" débiles, de nos pauvres lucarnes télévisuelles... Ces négatifs du grand négatif de l'Imaginaire riment avec nègre, et les trois (sinon quatre) ouvrages que nous présentons ici, sont plus ou moins métissés des obsessions liées aux problèmes de la négritude. Métisses de ces regrets et de ces ressentiments mêlés - le bourreau en veut toujours à sa victime - dans nos digestions laborieuses d'anthropophages. Car c'est nous, les blancs, qui avons été, qui sommes encore, les can nibales avaleurs de nègres. Nous avons dévoré l'Afrique non seulement en nous faisant les plus grands négriers (les plus petits furent arabes) pendant trois siècles de commerce du "bois d'ébène", mais enco re en engloutissant avec boulimie médiatique les restes de la négritude dans les déchets culturels que sont nos cireurs de bottes, nos éboueurs, nos "rock", nos "rap", nos "tag", nos "regay". Le "Black" misérable a esto mpé la stature de la dignité noire. Certes, outre les livres fondateurs de nos amis ethnologues J. Servier, V. Pâques, D. Zahan, L.-V. Thomas, nos amis Arlette et Roger Chemain avaient initié le C.R.I. à la pensée contemporaine des Noirs d'Afrique. Dans les quatre études que nous présentons - ou plutôt les deux car les deux restantes sont d'une noire africaine! - nous avons laissé au vestiaire nos dentiers cannibales. Ces études sont bien "en négatif" par rapport aux clichés positifs de "France Soir", "Paris Match" et "Jours de France". Elles ont toutes, à différents niveaux de métissage, la fraîche saveur d'un "ailleurs" qui est comme l e lit de mousse des sources de nos montagnes.

Et d'abord - à tout Seigneur tout honneur! - les travaux d'une authentique noire du Zaïre que n'a pas réussi à "blanchir" un doctorat d'État en Sorbonne, non plus qu'un enseignement de lingui stique qu'elle donne à l'Université catholique de Louvain. En bonne africaine elle présente fièrement son grand Album La Puissance du Sacré dédié à son petit fils, en compagnie de sa petite tribu fa miliale que sont ses enfants - elle est mère de cinq enfants - Axelle, Christelle et GaÎtan, excellents et compétents graphistes. C'est que toute l'úuvre de Mme Faïk Nzuji échappe aux pièges, de feu la fameuse "acculturat ion". Et au sein de l'Université catholique de Louvain, aux côtés du Centre d'histoire des religions fondé par Julien Ries sous la direction duquel elle collabora au grand Traité d'Anthropologie du Sacré, elle est un bel exemple de cette volonté d'inculturation dont l'Institut qu'elle a fondé elle-même, "le Centre International des Littératures et Traditions d'Afrique au service du Développement" (C.I.L.T.A.D.E.) constitue le prog ramme décidé. Cette orientation intellectuelle autant que spirituelle nous vaut ces deux livres qui se complètent l'un et l'autre.

Le second paru (1993), magnifique album illustré de plus de 150 photos et d'une trentaine de dessins au trait, est un hymne à l'imprégnation "imaginale" (aurait dit H. Corbin) du sacré dans la visio n africaine de l'homme, de la nature et des objets fabriqués par "l'art". Certes ce plan en trois grands chapitres consacrés à l'homme, la nature, et l'arté-fact (si je puis écrire!) n'aurait rien d'original s'il ne s'e nracinait dans trois grands ensembles mythiques (quatre si l'on compte "l'Ouverture" de l'ouvrage) qui, par leur place initiale - sinon initiatrice -, situent la méthode de tout l'ouvrage sous l'éclairage, qui nous est familier, de la "mytha nalyse", appliquée à une cinquantaine de populations de l'Afrique noire sur lesquelles porte l'enquête de Clémentine Faïk Nzuji.

Le premier grand chapitre (de quarante pages), "L'homme se souvient", est placé sous l'égide du mythe ohendo de la naissance des jumeaux. Il insiste sur les symboles du corps et, dirait notre amie Béatrice Didier, du "corps écrit", écrit par les peintures corporelles et surtout les sacrifications qui identifient la personne As'ohendo ou les Yaelima à travers les âges de la vie, à travers les rôles des deux sexes. Au premier langage symbolique vient s'ajouter celui des gestes dont la danse est le grand répertoire, puis la "parole" proprement dite surdéterminée en Afrique, où il n'y a jamais de "parole en l'air". Il est bien rema rquable que c'est dans les cultures à "littérature orale" que la parole conserve le mieux son vouloir dire... Gutenberg est peut-être le responsable de ces cimetières d'écrits que sont nos bibliothèques... Qu'ell e soit exorcisante, adoucissante, comminatoire, propitiatoire, conjurative, invocatoire, la parole revêt chez le Baluba, le Bantandu, le Galta, etc. le corps déjà écrit et inscrit, du vêtement qui l'individue, du lieu qui l'enracine et le situe.

Le chapitre II, "La nature collabore", est placé, lui, sous le mythe adja de la création à partir de la calebasse primordiale, mythe renforcé en cours de route par ceux des Yaka, des Luba, des Kongo, c'est tout l'inventaire de l'environnement naturel de l'homme qui "collabore" à son tour à la construction de la personne: soleil, lune, lieux familiers du champ, du carrefour, des tumuli des termitières, des animaux et végétaux ambiants: serpent, aigle, crocodile, poule "élevée moins pour la consommation de sa chair que comme animal cérémoniel" - et que l'on retrouve dans les cérémonies d'initiation brésiliennes -, le palmier... toute la nature participe à la signification profonde de la vie, des travaux et des jours. Il y a un puissant "écosystème" symbolique de l'africain in situ. Mais cette "puissance" sémantique déborde de la nature, envahit la culture.

C'est l'orientation du chapitre III, consacré aux arts et artefacts: "L'art célèbre le Cosmos" qui s'ouvre par le mythe luba de l'origine sacrée des statuettes.
Le chapitre comprend deux parties: "l'art et le symbole dans le quotidien" et l'objet d'art comme "approche du sacré". La première partie comporte une étude fouillée des "couvercles à proverbes" de Bawoyo et des calebasses pyrogravées des Fon. Ces objets de bois ou de pelure séchée sont de véritables pictogrammes et rébus, des "recueils de pensées". Manuels du "savoir vivre" que l'on offre en cadeau dans les circonstances privilégiées de la vie. De tels "aides-mémoire" étaient amplement utilisés comme "leçons d'histoire" à la cour royale d'Abomey sous forme de tapis en "tissu appliqué" dont Faïk Mzuji analyse un beau spécimen orné des symboles des douze rois du Royaume du Bénin.

La seconde partie est consacrée aux objets de culte, glanés par l'ethnographe dans certaines sociétés secrètes, en particulier le lukasa des luba, véritable "traité de la plénitude" figuré sur une planchette de bois aux faces décorées, sorte de "tapis de loge" qui, "par sa forme d'enseignement, permet aux nouveaux adeptes de se ressourcer auprès des anciens et qui, par son contenu, leu r ouvre la voie du sacré". De la même sorte est le "tapis de la vigilance" (dendo) des Ohento, au centre duquel est placée la "marmite de la divination" qui n'est pas sans me rappeler les assentos (sièges des Dieux) du Candombl é brésilien qu'a étudié notre amie Monique Augras et qui pour moi évoquent bien des comparaisons avec le "chaudron d'abondance" des Celtes... Faïk Nzuji étudie dans le même esprit les symboles graphiqu es gravés sur la planchette (onkoka) qui certifie l'appartenance sociale du fiancé, le keka pièce de cuivre de quatre plaques perforées, "témoin" du mariage... Cette étude des graphismes rejoint le beau travail q ue Clémentine Faïk avait consacré, une année auparavant (1992), aux Symboles graphiques en Afrique noire.

Ce minutieux inventaire relevé dans une cinquantaine de peuples de l'Afrique Noire prend sa dimension réelle, qui est poétique, philosophique et religieuse, dans l'épilogue de ce travail renvoyant à l'Ouverture dont nous n'avons volontairement pas parlé. Outre ces mythes vécus, ces symboles qui tissent tout l'imaginaire éthique, cognitif et esthétique de la savante africaine, il y a un véritable engagemen t de toute une existence, de toute une famille, de toute une ethnie peut-être que clame cette "Complainte de l'homme errant" qui sert d'épilogue, et qui s'ouvre lui aussi par le mythe luba du premier homme, Kyombé, "le porteur de grain es célestes", et se clôt, sans commentaire sur la plainte de l'homme noir errant, bouleversant "Gospel Song": "Hélas, hélas, misère, misère, où irons-nous donc, où aller?". Cela répond de façon angoissée à "l'Ouverture" de tout l'ouvrage, qui s'appuie sur le mythe ohendo dans lequel on voit le héros Sasaka-Yango "l'invincible" portant une sorte de greffon composé de ses membres surnuméraires (il avait trois de chaque membre) qui, après avoir bravé les colères de la nature et le désordre des hommes et puisé la sagesse des symboles dans "le Village de la connaissance" et au "Pays des Grands Luminaires" au centre de la T erre, remonte à la surface pour "mettre en ordre" le monde des hommes et de la nature.

Cette mise en ordre, nous dit "l'Ouverture" c'est la "recherche des médiateurs" qui permettait à l'homme par son corps, sa parole, son environnement naturel et ses "úuvres d'art" de garder le contact ave c la Vérité. Ces "médiateurs" ne sont rien d'autre que la faculté symbolique: vo dans les langues de l'Afrique de l'Ouest (éwé, aja, gen, fon...), le symbole veut dire à la fois "se libérer", "faire correspondre à l'invisible". Mais la complainte angoissée de "l'homme errant" de notre Épilogue ne vient-elle pas de ce que l'Africain - entraîné par l'effroyable cataclysme apporté par l'Occident, dépeceu r de tribus, déracineur de corps et d'âmes dans l'esclavage, colonisateur c'est-à-dire acculturant de ses injections culturelles mortelles, matérialistes et sans âme, des millénaires de Sagesse - "a laissé écouler son symbole" esa vo? Cela, la pudeur de Clémentine Faïk ne le dit pas... Mais nous, nous pouvons bien dire d'elle, comme elle nous le prouve par l'envoûtant poème scientifique de ce livre, qu'elle garde cette libert é, cette fidélité fière à son origine, cette ferveur qui peut faire dire d'elle elê vo: "elle est dans son symbole", esâ vo "elle a lié son symbole", "en d'autres termes, elle est de manière con forme à son destin et à sa personnalité".

Gilbert Durand

Sommaire des recensions / Page d'accueil