Guy Couturier (dir.), 1998, Les patriarches et l'histoire, coll. " Lectio Divina ", Paris et Montréal, Cerf et Fides.

 

 

À travers la question des patriarches et de leur rapport à l'histoire, les auteurs de ce collectif nous entraînent dans une véritable aventure: celle de l'exégèse historico-critique du vingtième siècle. La genèse du volume elle-même s'avère fort intéressante. Le point de départ : en 1905, le père Marie-Joseph Lagrange, o.p., fondateur de l'École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem, se voit essuyer un premier refus pour un article intitulé " Les patriarches (Comment ils appartiennent à l'histoire) ". La méthode historique qu'il utilise et ses conclusions choquent les milieux conservateurs de l'Église. Le P. Lagrange révisera son article, y apportera modifications et nuances dans le but d'arriver à le faire accepter. Sans succès : ses tentatives de publication demeureront lettre morte jusqu'à son décès, en 1938.

Pour souligner le centenaire de l'École en 1990, le Collège dominicain de philosophie et de théologie d'Ottawa et l'Association canadienne des anciens et anciennes et des amis de l'École organisent un colloque autour du thème des patriarches bibliques. Pour les organisateurs, voilà l'occasion rêvée de publier enfin l'article du P. Lagrange. Ils enrichissent le tout en demandant à des exégètes d'examiner comment la question du rapport des patriarches à l'histoire a évolué jusqu'à nos jours.

Le présent volume comporte le résultat du travail mené en vue de ce colloque. Le titre de la préface, " Un siècle de recherches sur les patriarches bibliques " (signée Michel Gourgues), donne un aperçu plus juste du contenu de l'ouvrage que son titre général. Trois auteurs offrent un parcours du vingtième siècle en trois parties, chacune représentant une époque spécifique.

La première section reflète le début du vingtième siècle avec la pièce maîtresse : l'article inédit du P. Lagrange. L'auteur de cette section, Maxime Allard, s'est livré à un véritable travail de détective pour arriver à une édition critique du texte du P. Lagrange à partir des diverses versions disponibles dans les archives de sa communauté, les Dominicains d'Ottawa. L'auteur complète cette tâche par une introduction à l'édition critique et une présentation historique de l'article. Il nous permet d'apprécier le contexte ecclésial et scientifique de l'époque où le P. Lagrange entreprit la rédaction de son article.

Le début du siècle voit émerger de nouvelles approches en matière d'exégèse en raison notamment des recherches en philologie, en archéologie et en histoire des religions. Dans ce contexte, le P. Lagrange doit chercher " comme il aura l'occasion de s'en expliquer plus d'une fois, à allier tout à la fois exégèse scientifique, esprit critique, respect de la tradition, cadre institutionnel et sens pastoral (" le bien des âmes " comme on disait alors). Dans ce contexte exégétique piégé, le fondateur de l'École biblique se délimite ce que nous appellerions aujourd'hui un espace sémantique mitoyen. Il cherche un passage étroit entre les escarpements de l'école mythique et ceux des hypothèses wellhausiennes et gunkeliennes. " (p. 9) Tout un défi pour cet homme soucieux à la fois de respecter l'institution ecclésiale et de servir les catholiques francophones en leur fournissant des clés pour une plus juste lecture de la Bible. Maxime Allard relève les retouches successives apportées par le P. Lagrange au cours des années dans le but de faire accepter son article. Le savant doit à la fois ménager les sensibilités des milieux catholiques conservateurs et demeurer fidèle à sa pensée. Il donne parfois l'impression de marcher sur une corde raide !

La deuxième partie du volume, par Guy Couturier, montre comment la recherche progresse entre les travaux du P. Lagrange et ceux d'un autre dominicain, le père Roland de Vaux. Il couvre la période de 1938 à 1971 qui se révèle beaucoup plus confortable pour les exégètes que le début du siècle. L'encyclique Divino Afflante Spiritu de Pie XII a changé radicalement le paysage. Le pape y déclare que les études d'exégèse " doivent tenir compte des résultats sérieux de la critique littéraire des textes bibliques comme des données nouvelles d'ordre archéologique et épigraphiques, relatives au Proche-Orient ancien. " (p. 10) Le père de Vaux ne s'en privera pas et entreprend à son tour, en 1946, des travaux sur les patriarches et l'histoire, en se montrant plus critique que le père Lagrange et sans connaître les mêmes ennuis.

Guy Couturier souligne les immenses chantiers dont bénéficiera le père de Vaux, surtout en archéologie et en épigraphie. De Vaux aborde à plusieurs reprises la question de l'historicité des patriarches. Il aboutit à une vaste synthèse publiée dans son Histoire ancienne d'Israël (1971). Son approche s'éloigne de celle du P. Lagrange qui s'adonnait surtout à la critique littéraire. De Vaux émet de sérieuses réserves à propos de la théorie de Wellhausen sur les quatre documents (JEDP) du Pentateuque. Il situe sa recherche historique là où, selon lui, elle doit s'attarder : les traditions qui reflètent la transmission orale sous-jacente aux documents. Il en explore quatre composantes : les événements historiques, le milieu social (en particulier les noms propres), le domaine juridique et les traditions religieuses. Se référant aux sources anciennes extra-bibliques et à l'archéologie, il sonde la vraisemblance historique des traditions entourant les patriarches. Le P. de Vaux en arrive à proposer que les patriarches auraient vécu entre les XIXe et XVIIIe siècles av. J.-C. Ici, l'auteur de cette section du livre, le P. Couturier, exprime son désaccord : " On peut hésiter à défendre que cette transmission orale des souvenirs patriarcaux ait duré près d'un millénaire, du XIXe au Xe siècle av. J.-C. Avouons que la vraisemblance d'une telle transmission gagne en force si on diminue cette longue période de temps d'une bonne moitié, au moins. " (p. 220) Le P. Couturier suggère plutôt le Récent Bronze comme date pour les patriarches (vers le XVe s.).

Ce tour d'horizon mené par Couturier nous permet d'apprécier aussi bien l'apport exceptionnel de Roland de Vaux que les différents points de vue qui circulaient à l'époque à propos des patriarches. Il souligne aussi la pertinence actuelle des travaux du P. de Vaux, en particulier son Histoire ancienne d'Israël, œuvre interrompue à la mort de son auteur. Même si, depuis, la recherche a progressé, le " père de Vaux est sans contredit un excellent témoin des discussions et des travaux effectués autour de ce problème des Patriarches au cours du deuxième tiers de notre siècle. " (p. 221)

La troisième partie du volume revient à Léo Laberge à qui on a confié une tâche colossale: présenter l'évolution de la recherche sur les patriarches depuis de Vaux jusqu'à nos jours. Immense entreprise, en raison surtout de la remise en question des conclusions de la recherche menée jusqu'ici à propos de l'historicité des patriarches. De fait, Laberge doit élargir la perspective et aborder le problème plus général de la datation des traditions et de la rédaction du Pentateuque. Deux chercheurs, T. L. Thompson et J. Van Seters, vont bousculer le monde de la recherche exégétique. Van Seters soutient que la mise par écrit des traditions yahvistes ne peut remonter à une date précédant l'exil à Babylone. Par conséquent, les récits concernant les patriarches ne peuvent refléter une période remontant à la haute antiquité comme le soutenaient ses prédécesseurs.

Léo Laberge rend compte aussi du foisonnement des recherches consacrées au Pentateuque durant les trente dernières années. La diversité des approches et des méthodes, la multitude des thèses et hypothèses dérouteront parfois le lecteur peu familier dans le domaine. Ce qui apparaît clairement cependant, c'est le contraste entre les positions tranchées et catégoriques de certains chercheurs de notre époque et le ton nuancé et prudent des PP. de Vaux et Lagrange.

Ce livre représente une source indispensable pour quiconque s'intéresse à l'histoire d'Israël et à l'exégèse en général. Les auteurs retracent les grands courants qui ont marqué la recherche biblique au cours du XXe siècle. Ils livrent un portrait juste et sans complaisance de grands chercheurs et de leurs contributions. Ils font le point sur la recherche actuelle et dégagent d'intéressantes voies d'avenir.

Jean Grou

Revue Parabole

 


Page d'accueil | Numéros parus | Numéros à venir | Soumission des articles
Informations sur la revue | Abonnements | Recensions | Correspondance