Bertrand Hell. 1994. Le Sang Noir. Chasse et mythe du Sauvage en Europe.  Paris: Flammarion.


Voici enfin publié l'important travail de Bertrand Hell, professeur à l'Université de Besançon, 500 pages tirées et aménagées à partir de sa thèse monumentale de plus de 1000 pages soutenue à Strasbourg en 1992 et dirigée par le professeur Viviana Pâques.  Hell qui, précisons-le, ne pratique pas lui-même la chasse, a parfaitement saisi en véritable ethnologue, la prégnance imaginaire du «fait de chasse» sur les populations de l'Europe nord-occidentale : «prégnance actuelle de schèmes symboliques dérivant d'une vision traditionnelle de l'ordre du monde».  Le comportement du chasseur s'abandonne au flux sauvage du «sang noir», c'est-à-dire du cerf en rut, du sanglier mâle solitaire, et aussi par contagion dans les veines de l'homme des bois, du chasseur.  Sa quête est donc dangereuse, elle doit se soumettre à des règles précises sinon le chasseur est possédé, enragé, enfiévré...

C'est cette «fièvre» que nous dépeint l'ethnologue dans la première partie de son travail.  Possession du chasseur, «chaleur» des venaisons, sauvageries des proies débouchent sur la deuxième partie de ce travail consacrée à l'analyse de ces «fureurs noires» : formes diverses d'ensauvagement, omophagie, lycanthropie, possession satanique et rage qui nécessitent l'intercession d'un saint thérapeute : saint Hubert et les pratiques hubertiennes telle que la fameuse «taille».

La troisième partie fait la justification profonde, par le «Mythe de la Chasse Sauvage», des rituels et des précautions, voire du personnage mythique de saint Hubert.  Certes «l'ombre de Wodan» est la grande référence, mais ce modèle des «chasses maudites» tant de fois repris par le folklore européen est corroboré par tant de chevauchées macabres, d'apparitions de défunts chasseurs qu'on se doit de reconnaître sa présence rituélique et «pratique».

La quatrième partie tire la leçon sémantique, en quelque sorte de ce bilan du «chasser», fièvre du sang, fureurs noires, et mythes de la chasse sauvage que relevaient les trois premières parties.  Et d'abord l'auteur s'arrête longuement sur Cernunnos, le dieu celte à la ramure; il se livre à une éclairante étude, savante analyse du fameux chaudron de Gundestrup narrant le double mariage sacré de la «Grande Reine» Rigani avec les dieux Taranis et Esus, ce dernier étant à la fois le dieu de la végétation printanière et le dieu portant la ramure du cerf.  Ce mythe de la déesse aux deux époux, l'un ouranien et l'autre terrestre, a de nombreux échos dans les mythologies gréco-latines.  L'auteur s'arrête sur le mythe d'Artémis, «maîtresse des fauves» redoutable certes, mais aussi protectrice des naissances. Même bivalence cyclique que chez Rigani, que l'ethnologue décline sous tous ses avatars : Diane, Hécate, Holda, Perchta, etc. et qui, finalement, retrouve saint Hubert - dont les origines et les survivances rituéliques ne sont pas très catholiques...  L'auteur souligne la vigueur et la prégnance des pratiques hubertiennes dans notre XXe siècle finissant alors que la viande de gibier ne constitue que 1% de l'alimentation carnée du civilisé, signal d'un enracinement mythique profond.  Derrière une telle ténacité mythologique, Bertrand Hell, dans les ultimes chapitres de cette passionnante étude, tente de cerner la force sémantique du sauvage, à la fois infusé par toutes ces valorisations cynégétiques intempestives venant d'une préhistoire immortelle, et «refoulé» - soit d'abord par l'hégémonie du christianisme, mais peut-être plus profondément par l'émergence, il y a 5 000 ans, de l'agriculture et de la lente substitution du labour et des céréales, de la «viande blanche» à la chasse et à la viande «sauvage».

Et cette très belle étude se conclut, et peut se conclure, par cette réflexion bachelardienne que B. Hell fait sienne : «Les symboles (...) doivent être jugés au point de vue de leur force», c'est-à-dire que la force de certains symboles malgré les refoulements et les recouvrements ou «conversions» culturels, perdurent depuis qu'homo sapiens est homo sapiens


Gilbert Durand
Université de Grenoble

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