Danièle Hervieu-Léger (dir.). 1993. Religion et écologie, Paris, Cerf, 255 p.


Écologie et environnement, deux domaines qui se veulent d'actualité. Leur importance est telle que l'on retrouve aujourd'hui une multitude de discours qui prétendent les comprendre et les expliquer de d ifférents points de vue. Y réussissent-ils? Une équipe de chercheurs, sous la direction de Danièle Hervieu-Léger, s'y essaie, avec des résultats bien inégaux.

D'entrée de jeu, le recueil de textes se veut novateur. En effet, dès les premières pages Hervieu-Léger fait une mise au point quant à l'objet possible de la religion, hormis son objet traditionnel.

À cet égard, une double limite est rapidement admise: à savoir que la distinction entre le "religieux" et les "religions" n'est pas la plus évidente en ce domaine; ensuite qu'il y a peu de travaux de faits quant au rapport entre religion et écologie. Surtout que, comme le note Hervieu-Léger, si "toute activité humaine, de la politique à l'art (...) peut présenter, (...) certains de ces traits, que l'on retrouve concentrés, (...) dans les différentes religions historiques." (p. 12) Mais pour Hervieu-Léger cela ne signifie pas que l'on puisse pour autant parler de "religions". Cela pour une raison que nous croyons primordiale: il n'existe pas de concept suffisamment précis de ce qu'est une religion.

C'est probablement ce qui explique et justifie la présence de différentes interprétations de l'écologie à la lumière de certaines grandes traditions religieuses, telles le jud aïsme et le christianisme. Mais ce lien entre religion et écologie nous semble vouloir forger artificiellement son objet; nous y décelons beaucoup plus une tentative de sauvegarder, sinon de rajeunir, un discours (religieux), dont de m oins en moins de gens se préoccupent, que de faire surgir une préoccupation écologiste qui aurait été occultée par des siècles d'une lecture non écologique de la bible, par exemple. Conséquen ce de la sécularisation? À noter que les différents articles, sauf exception (par exemple la conclusion de James Beckford), utilisent indifféremment les concepts de "nature" ou de "création". Théologie, quand tu nous tiens...

L'article de J. Séguy, Christianisme et environnement naturel, a dans cette perspective d'autant plus de pertinence qu'il est, comme tel, le seul qui pose des balises méthodologiques au rapport éc ologie-religion. Il note ainsi "que les questions que nous posons aujourd'hui en ce sens [en écologie] ont été étrangères aux fondateurs des "grandes religions mondiales"" (p. 79). Ce qui n'empêche pas par ailleu rs de se questionner légitimement sur l'influence que peut avoir telle ou telle religion sur l'attitude de ses fidèles face à la problématique de l'environnement (p. 78). Ce que fait d'ailleurs très bien Séguy da ns son analyse du discours de l'Église adventiste.

Si la plupart des contributions de ce recueil établissent une typologie des problématiques écologiques, visions catastrophiques de l'environnement, nouvelle relation à l'environnement, retr ait du monde, etc., G. Filoramo, Métamorphoses d'Hermès, se démarque d'une manière particulière.

Analysant d'une manière très intéressante les différents rapports de l'homme à la nature, avec une percée du côté de l'Orient, Filoramo conclut en insistant, avec plusieurs autres, L. White, sur la nécessité d'une nouvelle religion, ou alors les religions traditionnelles, mais renouvelées (p. 149).

Mais il ne peut s'empêcher, malgré tout, de parler d'une "resacralisation de la nature qui n'a rien à faire, au moins directement, avec le sacré païen." (p. 149) (Nous soulignons). Mai s il ouvre malgré tout la porte, dans la lignée de White, à l'idée d'une transcendance immanente, solution possible à ce que nous pourrions qualifier de déplacement du sacré.

C'est dans cette direction que se conclut ce recueil d'articles. Ainsi J. Beckford dans sa conclusion intitulée Écologie et religion dans les sociétés industrielles avancées, soulig ne que "les théologiens libéraux ont une forte propension à rendre leur théologie pertinente ex post facto, en des termes qui dépendent fortement de la sagesse profane dominante." (p. 241) Alors qu'à l'autre bout de la lorgnette certains rejettent toute possibilité d'un rapport positif entre religion et écologie: de nouveau on retrouve L. White (p. 241). Mais Beckford suggère de nouvelles avenues pour explorer les liens qui se sont dé veloppés entre la religion et l'écologie. Nous retenons de ces avenues qu'elles ouvrent la porte à une nouvelle spiritualité issue de la problématique écologique, laquelle ne se situerait pas dans la ligne direct e des religions traditionnelles (p. 246).

Mais il y a plus. En faisant référence à T. Luckmann, Beckford relance la discussion introduite dès le début par D. Hervieu-Léger: les rapports de la religion (traditionnelle) à la modernité suppose la "relocalisation ou la recomposition du religieux." (p. 247). Et pour Beckford, en reprenant les thèses de Luckmann, les transformations du religieux ont eu pour effet, entre autres, de rétrécir la t ranscendance religieuse (comme le remarquait dans un autre contexte Filoramo) tout en élargissant le domaine de la religion. Si pour Hervieu-Léger "elle [la rationalisation] se manifeste, de façon spécifique, dans l'emprise de plus en plus forte qu'exercent la science et la technique dans tous les domaines de la vie humaine..." (p. 9), pour Luckmann "l'expérience de la transcendance dans le monde moderne est de plus en plus limitée aux événements de la vie quotidienne." (p. 248)

Si le champ de la transcendance diminue, celui du religieux grandit par insuffisance de différenciation sociale de l'institution religieuse. Nous retrouvons alors une intuition selon nous fondamentale qui revi ent dans certaines contributions: la possibilité d'une transcendance immanente... Mais cela demande que soit conceptualisée la "religion" comme le soulignait Hervieu-Léger dans son introduction. Il faudrait peut-être que soit abandonné le point de vue théologique omniprésent lorsque l'on essaye de relier religion et écologie. Cela permettrait, possiblement, de surmonter les querelles de "clochers" entre confessions religieuses lorsqu'il s'agit de s avoir qui offre la vision du monde la plus juste eu égard à la "Création", comme le laisse voir les différentes contributions lors des rassemblements úcuméniques de Bâle et Séoul.

Pour terminer, une courte référence à J. Beckford, qui nous semble bien résumer un des principaux obstacles à l'établissement d'un lien positif entre religion et écologie: "Une fois brisé le dispositif ecclésiastique, le religieux peut s'emparer de n'importe quel problème. Dès lors, il n'y a qu'un pas à franchir pour admettre que l'écologie puisse servir de point de départ aux expériences de la transcendance et donc aux religieux." (p. 249)

Claude Giroux,
Université du Québec à Montréal

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