Jacques Maître, 1997, Mystique et Féminité. Essai de psychanalyse sociohistorique, Paris, Cerf, 474 p.

 

 

Dans son essai, Jacques Maître se propose d'analyser différents aspects de la mystique féminine et entreprend, pour ce faire, une exploration historique longitudinale. Le cadre théorique qu'il a choisi, la psychanalyse socio-historique, est en mesure selon lui d'établir des correspondances éclairantes entre le contenu des processus inconscients de l'expérience mystique et l'environnement social et religieux. À travers une symbolique et des modèles propres à chaque époque, cet environnement permet de légitimer les expressions parfois dérangeantes de l'expérience individuelle.

Son analyse privilégie comme point de départ l'étude des éléments biographiques des grandes figures mystiques féminines du Moyen-Âge. Toutefois, dans le prolongement des études de cas d'Hadewijch d'Anvers, de Margery Kempe, d'Angèle de Foligno ou de Catherine de Sienne, l'auteur va mettre en lumière des figures féminines dont l'expérience religieuse, plus contemporaine n'a pas connu le déploiement et la notoriété de celle de leurs sœurs médiévales.

La réflexion de Jacques Maître montre en effet que l'expérience mystique individuelle s'inscrit dans un contexte social et religieux qui permet, à travers une symbolique et des modèles propres à chaque époque, de légitimer les expressions parfois dérangeantes de son contenu. On peut observer, selon l'auteur, un échange très particulier entre ce contexte et l'expérience religieuse des mystiques. Une sorte de " métabolisme " serait à l'œuvre dans cette expérience, celle-ci utilisant les canaux de l'imaginaire religieux collectif pour exprimer ce qui appartient en propre à chaque individu.

Ce qui appartient en propre à chaque individu, c'est tout d'abord son histoire familiale et plus précisément le rôle qu'ont joué dans sa vie les figures parentales. L'expérience mystique, dans le contexte de la culture occidentale, s'enracinerait donc dans les couches profondes de la psychologie de la personne et permettrait de combler les vides, les pertes et les traumas de l'expérience individuelle. La recherche de la mère à travers la recherche de la fusion avec Dieu serait au cœur de la tentative mystique d'expérimenter ce sentiment très particulier que l'on désigne par l'expression de " sentiment océanique ". Cette idée de retour à la mère et aux stades archaïques du développement physiologique humain par le biais de l'expérience religieuse n'est pas tout à fait neuve. Cependant, l'intérêt de la démonstration de Jacques Maître réside dans le fait qu'en utilisant tour à tour les cadres conceptuels de la psychanalyse, de la sociologie, de l'histoire ou de l'économie, il parvient à éclairer une réalité qui de prime abord semble échapper à toute tentative d'objectivation scientifique. Les paradoxes de cette réalité ont été bien identifiés par l'auteur qui montre, à travers différents exemples, que les femmes mystiques des XIIe et XIIIe siècles, tout en expérimentant dans leur corps et dans leur âme le sentiment de la perte de leur identité, trouvaient dans ce processus de dépouillement d'elles-mêmes le moyen d'accéder à un statut social et religieux qui reconnaissait leur existence en tant que sujets.

Les images avec lesquelles ces femmes ont exprimé leur dévotion religieuse et la façon dont elles percevaient leur rapport au divin indiquent un changement de perspective significatif par rapport aux pratiques antérieures. En effet, on peut observer dans les nouvelles formes de dévotion introduites par les femmes un processus de réappropriation du religieux par le biais de leur identité corporelle, affective et sexuelle. Tenues à l'écart des cadres religieux traditionnels &emdash; puisque les communautés féminines contemplatives recevaient peu ou pas d'appui de la part des autorités ecclésiastiques, du moins au tout début de l'entrée des femmes sur la scène religieuse &emdash;, c'est par une approche basée sur leur expérience individuelle que ces femmes vont faire une entrée massive dans l'univers religieux de leur époque.

L'auteur souligne que l'élément central de cette dévotion féminine concerne la figure du Christ lui-même, perçu à travers la dimension humaine de sa souffrance. La souffrance physique va ainsi servir de point de départ à un processus d'identification total que les femmes mystiques chercheront à atteindre par de multiples privations et pratiques ascétiques.

La mystique affective féminine du Moyen-Âge a puisé dans un réservoir symbolique particulièrement riche en images et en résonnances corporelles. Les mystiques médiévales ont utilisé plusieurs symboles féminins dont celui du sang et du lait maternel pour décrire leur relation à Dieu. Elles ont imaginé de nouvelles formes dévotionnelles en aimant et en se faisant aimer par Dieu comme une mère peut le faire. Le culte du Christ comme " Jésus notre mère " prend naissance effectivement au Moyen-Âge au moment de l'épanouissement de la mystique affective féminine. Parallèlement à cette élaboration spirituelle à laquelle Jacques Maître consacre de nombreuses pages, celui-ci souligne un aspect plus classique de la symbolique mystique, celle des Noces qui fait appel à différentes images de la sexualité féminine.

L'essai de Jacques Maître présente l'intérêt indéniable de suivre, à travers plusieurs siècles d'histoire, l'itinéraire spirituel et personnel d'un grand nombre de femmes mystiques. Son étude contribue à montrer qu'en dehors de cadres culturels et religieux aptes à recevoir et à comprendre le sens de la parole mystique, celle-ci risque de ne pas être entendue, ou du moins d'être entendue à l'aide de schèmes qui lui sont étrangers. L'histoire de Pauline Claire Lamotte, dite Madeleine Lebouc, enfermée au début du XXe siècle à la Salpêtrière, dans les services du professeur Janet, pour délires religieux, absences prolongées et phénomènes sensoriels inexplicables, illustre bien ce phénomène.

Jacques Maître a beaucoup insisté tout au long de sa démonstration sur la place occupée par la filiation maternelle comme point de départ explicatif de l'expérience mystique. La présentation des faits aurait pu être mieux équilibrée si l'auteur s'était intéressé au rôle joué par les figures masculines et en particulier celle du père dans les choix religieux des femmes médiévales. On sait en effet que celles-ci vivaient à l'ombre d'un patriarcat dont l'oppression pourrait avoir été à l'origine de l'engagement de nombreuses femmes dans le mysticisme religieux.

Odile Deplanche

Université du Québec à Montréal

 


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