Jean-François Revel et Matthieu Ricard, 1999 [1997], Le moine et le philosophe : un père et son fils débattent du sens de la vie, Paris, Nil, 410 p.

 

 

Quel est l'apport possible du bouddhisme dans une réévaluation socio-politique occidentale ? Le bouddhisme est-il une religion, une philosophie ou une métaphysique ? Comment articuler une éthique de la responsabilité et de l'action sur le monde depuis une doctrine de l'illusion du " moi " ? Voilà quelques questions auxquelles le bouddhisme se voit confronté dans cet échange à deux voix dont le livre est la retranscription. Représentant l'Occident rationaliste, un père, Jean-François Revel, philosophe, columnist et membre de l'Académie française ; représentant l'Orient spirituel, son fils, Matthieu Ricard, docteur en biologie devenu moine bouddhiste auprès de la communauté tibétaine exilée au nord de l'Inde en 1978 (et interprète francophone du Dalaï-Lama depuis 1989). Paru pour la première fois en 1997, cet ouvrage, revu et corrigé en 1999, se veut quelque peu plus approfondi et peut présenter un certain intérêt autant en philosophie qu'en sciences religieuses. L'originalité du contenu tient surtout au fait que ce dialogue est-ouest se fait entre deux natifs européens, tous deux versés dans le langage et l'esprit critique de la science, ce qui a pour effet de cristalliser le débat autour de préoccupations actuelles, sans la difficulté habituelle d'une différence culturelle.

La forme adoptée par le livre est une division par thème (une quinzaine de chapitres), dans lesquels les propos sont accentués et brefs, ce qui confère au livre un rythme original et dynamique, mais parfois superficiel. On ne souffre pas trop cependant de la prétention de cette publication au grand tirage. L'éventail des sujets abordés permet une approche du bouddhisme qui s'avère non-dogmatique : il s'en dégage un certain esprit du bouddhisme plus qu'une réelle emprise doctrinale, ce qui n'est pas sans fraîcheur devant l'innombrable lot de livres d'introduction dont fait l'objet à ce jour la philosophie bouddhiste.

Cet attrait du bouddhisme en Occident est d'ailleurs perçu par le philosophe comme étant une résultante du vide créé par " la désertion de la philosophie occidentale [de la sphère de l'art de vivre] " (p. 401) au profit d'une simple recherche d'érudition. Revel fait aussi grand procès aux idéologies sociales, marxistes notamment, qu'il accuse d'être à l'origine de la situation actuelle. Il loue les avancées de la science d'être la plus grande réussite de l'Occident, à laquelle la dimension sapientielle manque toutefois. Malgré ce constat, la position nettement rationaliste du philosophe demeure incapable de rendre compte le moindrement de toute irrationalité dans le comportement humain, individuel ou social.

De plus, la définition de la religion dans laquelle se cantonne Revel a de quoi faire sourciller le moins pointilleux des penseurs sur la religion. En effet, l'écart symptomatique entre la philosophie et les sciences religieuses est ici bien palpable. Pour lui, la religion se définit par un comportement ritualisé fondé sur la " superstition " ainsi que l'adhésion à un dogme révélé. C'est ainsi que le philosophe, au terme des premiers chapitres (parmi les plus intéressants), en vient à trancher : il s'agit d'une philosophie, et non d'une religion, comportant un important fondement métaphysique (p. 181). Dans ce débat déjà fort arpenté de la " définition " du bouddhisme, cela peut faire sourire. Il n'empêche que ce livre met en relief l'état de la pensée occidentale et le questionnement profond qui la démange. D'une part, le public s'intéresse de plus en plus à des formes orientales de sagesses pratiques, et de l'autre, les intellectuels voient certains aspects de la vie religieuse d'un fort mauvais œil. La foi, par exemple, est probablement une des questions les plus épineuses de ce tournant de siècle. On voit tout le déchirement de l'homo religiosus (post ?) moderne : rejeter la religion, c'est dire " je pense qu'aucune plénitude n'est accessible " (p. 398), doit-il conclure.

Ce livre, que tous peuvent certes prendre plaisir à lire, peut constituer un document intéressant pour les étudiants de premier cycle en sciences humaines puisqu'il retrace de façon critique les grands mouvements de la philosophie occidentale, en plus d'éclairer la position du bouddhisme tibétain face à certaines préoccupations occidentales : psychologie, individualité, agir, responsabilité, violence, et aussi, à plus forte raison, politique (grâce à Revel, notamment). L'échange demeure donc incarné, soulignant l'importance actuelle du pragmatisme dans la quête occidentale. Ricard, pour sa part, répond assez habilement aux questions et livre le point de vue du bouddhisme qu'il a adopté, au prix parfois de quelques redites et métaphores un peu expéditives. De plus, on ne dégage peut-être pas assez les distinctions entre les différentes écoles du bouddhisme, le véhicule tibétain devenant l'ambassadeur unique d'une multiplicité doctrinale.

Plusieurs questions qui auraient pu y figurer demeurent toutefois occultées. Par exemple, quel bouddhisme peut être réellement pratiqué en Occident  ? Le monachisme étant central au bouddhisme tibétain, on est en droit de se demander si on doit se contenter d'une banalisation de la doctrine qui minerait alors une réelle compréhension des principes de compassion et d'altruisme.

L'Occident ne semble pas près d'un tel renoncement à certaines de ses assises au profit d'une quête d'un véritable éveil.

François Gauthier

Université du Québec à Montréal

 


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